Que signifie sa judéité pour une jeune femme autour de trente ans ? Est-ce un fardeau lourd à porter, un devoir de mémoire qu’il s’agit de transmettre ? Telles sont les questions qui hantent le premier roman de Chantal Osterreicher.
Adèle Dédalowitzch vit avec un charmant garçon prénommé Fabien, qui l’emmene sur sa moto faire le tour de Paris en pleine nuit. Fabien est un garçon adorable avec qui Adèle s’entend bien sur tous les plans. Tout serait parfait dans le meilleur des mondes, si Adèle n’était tarabustée par ses parents juifs d’Europe de l’Est pour qu’elle épouse un ashkénaze, quelqu’un qui ait la même origine qu’ellle-même.
Adèle fait le choix de taire sa relation amoureuse auprès de ses parents. Seule sa grand-mère est dans la confidence Par ailleurs, la grand-mère en question, Frania, a décidé de raconter ce qu’elle a vécu durant la seconde guerre mondiale et c’est Adèle qu’elle a choisie comme oreille et comme dépositaire de son histoire. Il faut savoir que beaucoup de rescapés de l’horreur nazie ont mis souvent des décennies avant de mettre des mots sur ce qu’ils ont vécus.
Pour ajouter au malaise identitaire d’Adèle, le récit prend place durant la seconde Intifada, à une époque où, dans les médias, les Israéliens sont montrés du doigt comme étant les agresseurs, sans qu’on leur consente quelques circonstances atténuantes (attentats, morts dans leurs rangs).
On le voit, Chantal Osterreicher a choisi de plonger ses lecteurs dans un précipité où la grande Histoire se marie aux petites histoires qui nous font vivre et nous maintiennent en vie. Beaucoup de lecteurs seront heurtés par ce qu’elle énonce comme des vérités lui étant propres mais peu pourront lui dénier un engagements et une lucidité qui éloignent le manichéisme.
L’auteure nous installe en empathie avec son personnage, ainsi qu’avec les personnages et les intrigues secondaires. Ici ou là, on note quelques maladresses, mais elles sont de peu de poids par rapport à l’importance d’un tel ouvrage.
Chantal Osterreicher a le courage de se positionner par rapport à son héritage, qu’elle revendique et par rapport à la société française dans laquelle elle voit mal sa place entre dénégation de soi-même ou revendication à tout crin.
Adèle, et c’est l’intérêt d’un tel caractère, est presque vouée à ne trouver sa place nulle part. Juive mais non pratiquante, Française en Israël. Aucune situation n’est idéale et toutes sont paradoxales. Comme aucune place ne lui a été accordée, elle décide elle-même de son destin. Voilà l’ultime liberté d’une femme moderne : choisir lucidement un endroit sans doute imparfait, mais choisir cependant, comme le chantait jadis William Sheller, un endroit pour vivre.
Philippe Sendek
© Etat-critique.com - 15/05/2007