Lorsque Raoul Coutard a commencé sa carrière en 1956, on ne disait pas encore « Directeur de la photographie ». C’est ainsi qu’il est devenu pour des générations de cinéphiles « le chef opérateur de la Nouvelle vague ». Aujourd’hui retiré des plateaux, il nous livre des Mémoires qui devraient devenir un must des lectures sur le septième art.
Au fil des pages, le lecteur découvrira cette Impériale qui donne son nom au livre, et même sa recette complète, puisqu’il s’agit d’une soupe. Il découvrira ou redécouvrira surtout des producteurs, des metteurs en scène, des acteurs, des ingénieurs qui ont fait le cinéma des années 1950 à 2000. Et avouons-le, tout ce qui peut être écrit sur la fabrication d’A bout de souffle, du Mépris ou du Crabe-tambour… est tellement bon à lire !
Au fil des chapitres, les anecdotes et les réflexions se mêlent, c’est la règle du genre. Les autres règles, Raoul Coutard semble s’en foutre… impérialement. Il a sa langue, son caractère — mauvais, forcément, on le devine, et auquel il tient à rester fidèle ! Bref, dans un ordre chronologique contrarié par d’innombrables incises, on se promène de plateau en plateau, et parfois pas de plateau du tout, caméra à l’épaule ou planquée dans un triporteur sur les Champs-Elysées — ceux qui n’ont pas reconnu la scène, au coin ! Vous me copierez cent fois : « New York Herald tribune ».
Pour l’écriture de ces Mémoires, Raoul Coutard a été aidé par la journaliste Cécile Moreno. Mais on peut se demander s’il ne les pas écrits seul, tant leur style ressemble à l’image de lui qui se dégage de leur lecture. Ou alors c’est la fantôme de Michel Audiard qui tenait la plume ! Le résultat, c’est du pur titi parisien, qui peut agacer parfois, comme une affectation, une façon d’écrire systématiquement « dirlo » pour directeur. L’agacement le cède le plus souvent au bonheur de lecture, tant le livre foisonne en expressions savoureuses.
Exemples : sur un tournage, Alain Delon a insisté auprès de la production pour qu’un rôle soit confié à Serge Reggiani… « Le matin du tournage, la maquilleuse m’a fait appeler. A 9 heures du matin, Serge [Reggiani] était couché dans la roulotte du maquillage, une bouteille de Chivas à la main et un œil au milieu de la joue. » (page 265)
En 1969, retour au Vietnam où Coutard va diriger le film Hoa-binh… « Les Vietnamiens n’étaient plus des indigènes. Ils s’étaient mis au grec : ils étaient devenus des “autochtones”. De même, par souci d’honnêteté faudrait-il préciser qu’ils n’étaient pas “corrompus”, mais “concussionnaires”. » (page 309)
La technique photographique et cinématographique est omniprésente dans les pages de l’Impériale, c’est le moins qu’on puisse attendre, et là, Raoul Coutard y va franchement, sans trop se soucier d’expliquer en route, et le néophyte peut être perdu — pardon : paumé. Il faut parfois rassembler ses souvenirs d’optique ou d’électricité pour suivre le fil du cours de cinéma.
Heureusement, des annexes abondantes permettent de se raccrocher aux perches. Elles offrent en plus quelques savoureuses explications de texte, qui, elles, n’ont rien à voir avec la technique cinématographique : « cocolion », « le coup du cric »… Ca ne vous dit rien ? vous verrez.
Mais la conclusion ? Pas technique pour un sous : « Un bon film, c’est une histoire d’amour. » Autant dire un hasard ? C’est ça, aussi.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 18/10/2007