La Bibliothèque Nationale de France expose son Enfer. L'Enfer de la Bibliothèque, Eros au secret : une mise à la surface des peurs humaines face au désir plus qu'une mise à l'épreuve morale.
Le Monde 2 est partenaire de l'expo. Dans le courrier des lecteurs, ce partenariat choque. Comment peut-on se faire le porte-parole de la pornographie et la légitimer ainsi ? Il suffit de se rendre à la BNF pour comprendre qu'ici résonnent davantage les peurs humaines face au désir que l'éloge d'une morale décadente.
Ici tout n'est que sexualité. Curieuse exposition que ces images, ces gravures, ce film porno muet noir et blanc, ces pamphlets sur les testicules de Mazarin, ces Estampes japonaises, ces gravures qui cachent par transparence des scènes de coït, ces listes des lieux et prostituées parisiennes faites par Sartine, ces livres autographiés du Marquis de Sade, la lettre à son père, les corrections de Charles Baudelaire sur Les Fleurs du Mal, les ratures de Diderot, cette lettre de Michel Foucault soutenant un auteur, cette tache de sperme de Dali sur un dessin fait à la main gauche, ces films en couleur projetés, cette planche anatomique de vulve nubile, ces poèmes déclamés dans des entonnoirs de feutrine, ces écrits de Pierre Louÿs, ces photos de maisons closes à l'intérieur cossu avec des femmes qui jouent les oies blanches, ces livres qui cachent des images coquines, ces magnifiques représentations de Bellmer, ces illustrations de Félicien Rops ; et ces hommes, ces femmes, nous, de plusieurs générations qui nous croisons au milieu de ces œuvres. Amour des lettres, des auteurs, des livres, des images et du corps. Sourire en coin pour se défendre d'être là. Sourire en coin : ce n'était que ça. Du corps d'homme et de femme, miroir de nous-mêmes, mis en mot et en image. La Religieuse de Diderot se sent bien seule, s'érigeant contre la débandade des couvents religieux.Ca furète dans les vitrines, ca décrypte les sonnets et les écrits. Le corps se gausse.
Constat. Ce qui était caché dans l'Enfer de cette bibliothèque n'est qu'une petite fraction de ce qu'est notre quotidien vingt et unième siècle. Certains diront que c'est déjà trop mais sommes-nous vraiment choqués ? L'Enfer existe-t-il encore ? La belle Simone de Beauvoir nous montre ses fesses récemment en couverture du Nouvel observateur et la blogosphère s’agite. Du porno sur le net. Du porno net. Une nudité vulgaire parce qu’inutile. L'Enfer est ici-bas et ce n'est pas un hasard si l'expo voit le jour aujourd’hui. Possible aujourd’hui. Et tellement loin de la vulgarité actuelle. Et l'on comprend en voyageant dans cette exposition que nous traversons une époque où le moindre PC, la moindre télé, la moindre pub, ou la moindre couverture devrait figurer moralement en Enfer à condition de le mériter. Ici-bas l'image prime, cette pornographie ambiante qui nous transpose dans une autre réalité comme le sous entend une partie de l'expo. La fuite du réel s'amplifie dans le corps.
Mais encore faut-il le mériter. Tout se tient en Enfer. Outre-tombe, les Belzebuths ne sont pas de troisième catégorie. La télé ne peut y avoir sa place. Ils ont travaillé durs, les diables, pour extirper de la chair, des mots de peaux et des peaux d'êtres. Ils ont dû se battre pour faire exister l'Enfer même. Créer un espace pour ce qui a échappé aux flammes des biens pensants de la vertu. Sans doute ont-ils dû en acheter des âmes pour laisser exister ces traces de rêverie corporelle. Parmi eux, ce beau diable d'Apollinaire qui raille et parodie le genre à outrance avec ces Onze mille verges. Plus de 350 œuvres nous entourent ; elles brûlaient d’exister. Elles sont là.
Personne n'est indifférent. Humoristique, provocateur, ludique, résolument érotique, cet Enfer nous touche. L'ombre de notre sexualité. Une écriture qui parle au corps. Le sacro saint corps, farceur, qui prend soudain le pouvoir sur notre raison par l'écriture. Les priapées arcimboldesques seraient de l'Art au Jardin du Luxembourg quand ils s'exposent à côté du Sénat- personne ne s'offusque- et ne seraient plus de l'art à la BNF, dans ce livre du 18ème siècle consacré au Prince Apprius ? Qui aurait osé mettre en Enfer l'Arcimboldo, ce protégé des Habsbourg travaillant pour leurs festivités... Les gravures reprises par l'Arétin sur les divinités nous rappellent également la grandeur de la peinture, cet art de la représentation qui ne s'est jamais privé de la beauté de la nudité et des sexes. Les Estampes japonaises l’ont compris. La peinture ne s'est jamais privée de peindre des sexes, mieux, c'est par le nu que commence l'apprentissage.
Mais que se passe-t-il donc dans notre tête quand nous lisons qu'il ne se passe pas quand nous regardons une image statique et qui mérite une place en Enfer ? N'existe-t-il donc pas de beaux livres érotiques ? De belles transgressions ? Il est donc impossible d'éduquer le lecteur comme on éduque un œil ? La transgression n’a pas les mêmes valeurs. Plus facile de fermer les yeux que d’arrêter de penser.
Et pourtant, si l'image prime, les écrits deviennent de plus en plus difficiles à saisir nous raconte l'exposition. Peu d'ouvrages contemporains existent en Enfer. Les éditions clandestines ne passent plus par le dépôt légal. Et puis comment faire le dépôt d'une écriture virtuelle, l' html d'un blog ? Genet et les dessins de Cocteau ferment l'expo à travers Querelle de Brest. Encore peu de représentation sur l'homosexualité d’ailleurs dans l'exposition, juste une rarissime Estampe japonaise. A gauche des écrans- tiens, les revoilà les vrais pornographes contemporains plus vulgaires que ces écrits- nous montrent des têtes de maintenant. Les diables d'aujourd'hui ?... Apollinaire, plus fort que Sade, et Millet plus fort qu'Apollinaire ?...
Vous le comprendrez. L'Expo joue comme un révélateur de notre présent. A voir, seul ou à plusieurs, pour continuer à faire tomber les frontières entre corps et écriture. Pour réhausser la vulgarité ambiante. Pour faire bouger la langue.
La RATP, partenaire, avait en écho à l'expo fait de la station Croix Rouge une station fantôme suggestive... Très soft à cause de contraintes importantes mais le geste est à remarquer !
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 09/01/2008