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Mercredi 23 Mai 2012Livre

L' île du Dr Mallo

L' île du Dr Mallo

Stephen FRY

The Stars' Tennis Balls, traduit par Christiane et David ELLIS, (c) Belfond 2002 - J'ai lu, collection "Par ailleurs", 2009 pour la présente édition)

Et ta critique ?




 

Ce n'est certainement pas le meilleur roman de Fry, mais on peut prendre du plaisir à lire cet amusant pastiche dumasien à la sauce british.

 

 Ned Maddstone a tout pour être heureux : une petite amie charmante qui l'aime à la folie, un père député conservateur, un chemin tout tracé vers Oxford. Mais une mauvaise blague de ses amis de lycée associée à un malheureux concours de circonstances va le plonger au coeur d'une affaire d'état impliquant l'IRA et les services secrets britanniques. Pour éviter qu'il ne dévoile des informations confidentielles, on l'enferme dans un asile psychiatrique sur une île à l'étranger. Là-bas, il fait la connaissance d'un vieil homme, lui aussi prisonnier de la raison d'état, qui parfait son éducation, lui inculque le goût de la vengeance et, avant de mourir, lui dévoile l'emplacement d'un fabuleux trésor. Après s'être échappé de l'île du Docteur Mallo, Ned, qui a changé son nom pour "Simon Cotter", entreprend de se venger de ceux qui lui ont volé les plus belles années de sa vie.

 

 

La trame de l'histoire tout comme l'onomastique sont limpides : Stephen Fry s'amuse à écrire une version moderne du Comte de Monte-Cristo. Les trésors dorment maintenant sur des comptes anonymes dans les banques suisses et internet est devenu le nouveau terrain privilégié des affaires, mais la soif de vengeance d'un innocent victime d'une machination impitoyable est intacte.

 

 

La première partie du roman est particulièrement agréable à lire. La peinture des différentes classes de la société anglaise est savoureuse et l'humour de Fry est tout aussi mordant qu'il s'agisse de brosser le portrait de conservateurs old-school mais désargentés, d'un arriviste sans scrupules complexé par son accent de péquenot de Manchester ou encore d'une famille de militants socialistes middle-class. Le plus savoureux est sans doute le père de Portia, révolutionnaire de salon logorrhéique qui interprète le moindre problème domestique comme un épisode édifiant de l'histoire du mouvement ouvrier britannique.

 

 

Le lecteur n'aura qu'à passer avec indulgence sur l'énorme amoncellement de coïncidences utilisées par l'auteur dans la mise en place de son intrigue pour apprécier cette galerie de personnages pittoresques du Londres des années 80. Bien que souvent drôles et un peu tournés en ridicules, ils bénéficient d'une véritable épaisseur psychologique et d'un traitement juste et équilibré. Fry multiplie les points de vue, les lettres et journaux intimes entrecoupant la narration à la troisième personne pour laisser à chacun l'opportunité de proposer sa vérité.

 

 

Dans la deuxième partie, le roman devient plus sombre avec l'internement de Ned sur l'île qui justifie le titre de l'oeuvre. L'éducation du jeune homme par un autre prisonnier, Babe (anagramme de l'Abbé...), la naissance de son désir de vengeance au fur et à mesure que le héros se métamorphose éloignent la légèreté et la fantaisie qui régnait sur la première partie. En parallèle, le nouement de l'intrigue, même s'il est attendu de la part des amateurs d'Alexandre Dumas, crée une tension qui accroche le lecteur.

 

 

C'est dans la dernière partie que l'île du Docteur Mallo se montre décevant. Ned / Edmond transformé en Simon Cotter / Monte-Cristo déroule le plan de sa vengeance sans rencontrer la moindre résistance, lui-même à peine perturbé par les retrouvailles avec son amour de jeunesse. L'histoire, lancée sur des rails rectilignes, roule sans heurts jusqu'à une fin tellement dénuée de surprise que le lecteur n'arrive plus à s'intéresser aux ultimes péripéties.

 

 

Cette impression finale assez négative ne doit cependant pas occulter les grandes qualités de l'écriture de Stephen Fry : un style fluide, agréable, sous-tendu par l'humour pince-sans-rire de ce so British écrivain.

 

 

Même si d'autres romans de Stephen Fry peuvent paraître davantage convaincants (Mensonges, mensonges et, surtout, L'hippopotame), L'île du Docteur Mallo reste donc un bon pastiche dumasien, agréable à lire, un regard amusé, caustique mais affectueux sur l'Angleterre contemporaine.

 


Jean-François Seignol

© Etat-critique.com - 13/03/2010