Un très joli livre pour rapprocher les enfants de la poésie et du monde des mots.
Il est des titres qui nous attirent comme Le buveur d’encre d’Eric Sanvoisin, Le coupeur de mots de Hans Joachim Schadlich ou Le mangeur de rêves de Lafcadio Hearn (pour les plus grands). Des titres qui sentent bon l’imaginaire et le rêve. Reste à savoir si le contenu est à la hauteur des espérances du titre.
Loin d’entrer dans toute morale ou devoir comme dans Le coupeur de mots, assez incisif sur le fond, Jean-François Dumont nous raconte une histoire qui non seulement tient la route car elle décrit le processus réel de nombreux écrivains, chassant dans les cafés, dans les lieux publics, ou parfois dans le dictionnaire, des mots et expressions hors du commun pour créer des formes inattendues ; mais en plus fleure bon la poésie.
Un vieil homme, cheveux blancs et écharpe au vent, cabas en bandoulière et chapeau mou vissé sur la tête, se promène dans une ville aux allures du Paris des années 60 à la recherche de mots incongrus pour les capturer et les coller chez lui dans un cahier jaune à spirale. Mais voilà qu’il dérobe le mot "croche-patte" de la bouche d’un enfant racontant une histoire de football à ses copains. L’enfant, observateur, pressent chez le vieil homme à ses côtés un étrange comportement. Il se met alors dans la tête de le suivre et d’épier ses moindres gestes. C’est sûr, l’homme vole les mots !
Bien décidé à récupérer son "croche-patte", l’enfant le suit jusqu’à son domicile, toque à la porte du vieil homme qui lui ouvre, le reconnaît et l’invite à découvrir son activité. L’homme est poète : "Quand les mots sont sortis de la tête, ils ne sont plus à personne. Ils sont à ceux qui les prennent, je les collectionne, les mots qui traînent, les fins mots de l’histoire, les derniers mots, les mots plus hauts que les autres et même les gros mots, s’ils n’écorchent pas trop les oreilles. On ne sait jamais, ça peut servir. La preuve ! dit-il en caressant du bout du doigt MON "croche-patte".Admiratif, l’enfant se plonge dans le cahier jaune à la recherche de son "croche-patte". Les mots y vivent, bouillonnent et se mélangent pour former d’autres mots et d’autres idées. Une mer de mots au milieu de laquelle nage son "croche-patte". L’enfant, imprégné de ces vagues de mots et de cette nouvelle expérience, retourne chez lui décidé à créer lui aussi son cahier jaune à spirale pour commencer sa collection de mots. L’histoire ne dit pas qui a gardé "croche-patte"… mais l’enfant repart avec des mots plein la tête, mains dans les poches, pensif.
Les illustrations de l’auteur sont à la mesure de cette poésie. Un travail formidable de typographie a été entrepris pour mettre en scène les mots et leur potentiel créatif. Les adultes amateurs d’anagrammes et d’exercices oulipiens en auront pour leur compte. Le Doukipudonktan de Zazie dans le métro de Queneau n’est pas loin. Les jeux phonétiques sont quasiment sur toutes les pages, même les gardes intérieures, et le lecteur se surprend à aller attraper les mots, associer les syllabes pour reconstituer du sens ! Un préfet dit ainsi en phonétique avoir seulement grossit de 8 kilos grâce au jambon… "Gégrozi deu 8 ceulo ! 8 ceuiozétou sagrazzaki ? (…) Grazzoj anbonne !"
L’univers illustré est proche des années 50-60, on reconnaît des 2CV, des 4CV et des bus comme on n’en fait plus, mais ce monde s’efface devant un spécialiste du CAC 40 bien de notre époque, portable hurlant à la main : "Bocout rochêre". Beaucoup de rondeur et de volutes dues aussi à l’architecture et la ferronnerie inspirée de la période XIXe, marquise, portails, soupiraux... L’histoire se passe en période hivernale et les personnages souvent en rondeur, donnent à l’ensemble de l’album un sentiment de calfeutrage et de douceur. Le vieil homme s’éclaire à la lampe à pétrole et monte des escaliers en bois. Autant de formes et d’arabesques en accord avec les danses des mots et l’illustration de ce vieil homme au faciès plutôt rectangulaire qui semble toujours en mouvement et en activité, lunettes chaussées sur le nez, et oreille à l’affût.
La mise en page est également très soignée, alternant de nombreuses pages entières illustrées et des textes, qui lus à l’enfant, lui laissent le loisir de détailler les planches et d’entrer réellement dans l’univers du vieux poète. Le grand format de l’album contribue à cette entrée dans ce monde imaginaire.
Vous l’aurez compris, cet album est très réussi. N’hésitez pas à l’offrir à votre enfant, dès 5 ans, ou à vous-même si vous aimez les mots et tout travail littéraire. Le livre vient d’être édité en septembre 2006, mais je pressens déjà quelques parents et quelques instituteurs qui pourraient bien s’en servir pour travailler sur les mots.
Bon allez j’arrête, cela commence à faire beaucoup, et puis les mots me manquent…
Pour les parents qui aiment les jeux de mots et tout travail d’écriture sur les mots : www.barbery.net/lebarbery/index.htm
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 05/10/2006