Vénérable artisan du Manga, Shigeru Mizuki s’abandonne à un conte cruel sur un enfant mort vivant. L’idée est amusante et développe un univers d’une cohérence fascinante. Un vrai régal rétro.
C’est en 1959 que les lecteurs japonais découvrent le nouvel héros de Mizuki, Kitaro. Pas vraiment un héros positif : Kitaro est le dernier représentant sur Terre des morts vivants. Il naît sous terre et souffre d’une hideuse apparence. Il a un œil gigantesque qu’il cache derrière une mèche.
Evidemment, il est vite rejeté par la population et sa vie d’enfant devient errance. Pourtant le petit garçon n’en veut pas aux autres. Il est doté de pouvoirs extraordinaires. Il devient rapidement une aide pour toutes les personnes qui ont des soucis avec des yôkaï.
Ce sont les esprits qui taquinent les humains ou désirent leur perte. Kitaro fait le lien entre le monde humain et celui des divinités et de toutes les créatures surnaturelles. Ce drôle de petit bonhomme va donc être le centre d’une saga farfelu et très poétique.
Avec le temps, le dessin de Mizuki est devenu vintage mais aussi précieux. C’est un dessin très élégant, surprenant et pas si naïf qu’il en a l’air. On devine tout ce qui a, par la suite, influencé des maîtres comme Miyazaki ou Otomo.
Mizuki est un humaniste et ses histoires à dormir debout montrent avant tout des personnages attachants et très loufoques. Il observe une société nippone paumée entre le traumatisme de la Seconde Guerre Mondiale, la modernité et l’américanisme.
Kitaro révèle des angoisses existentielles plus profondes que l’anecdotique série horrifique et humoristique. Les quatre volumes réunissant les aventures de Kitaro montrent un univers où le fantasme et la réalité se confrontent.
Cela fait ressortir une vraie sensibilité poétique assez rare dans le manga. Comme Tezuka, Mizuki est un précurseur et un visionnaire. Kitaro possède une vraie naïveté poétique et un vrai intérêt historique. C’est une œuvre plus touchante qu’elle n’y paraît. Elle nous donne à rencontrer une autre culture. C’est une ouverture sur tout un art. C’est vraiment tout sauf repoussant.
Pierre Loosdregt
© Etat-critique.com - 20/07/2008