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Mercredi 23 Mai 2012Musique

 Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit

Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit

Labyala NOSFELL

(V2 - octobre 2006)

Et ta critique ?




Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit est le deuxième album de Nosfell. 13 titres pour s’évader du réel et voyager dans l’Ailleurs. Nouvelle réussite d’un prodige.


Il avait surpris tout le monde avec sa détermination décalée et un potentiel imaginaire énigmatique. Sorte de corps en passage, il médusait les publics malaxant la matière musique pour créer des ambiances, des sons entre cabaret du songe et bestiaire enchanté, entre alchimies de technique et de corps.

La pochette de ce nouvel album est à l’image de ce nouveau conte chanté. Une icône angoissante et poétique de Michal Zori, une artiste israélienne travaillant sur les proportions de corps et les difformités, apparentant l’homme à un étrange animal. Deux visages, deux corps. Les inquiétantes disproportions ne sont pas sans rappeler les mouvements de Nosfell… Il n’en fallait pas davantage pour que la rencontre ait lieu. L’album s’ouvre sur l’illustration du monde nosfellien. Une violente fresque proche du jugement dernier de Jérôme Bosch : les animaux sont hybrides. La vie a basculé dans le monstrueux. Une violente dégénérescence naturelle. Un arbre pleure de la chair humaine, il pleut des oiseaux flèches aux plumes effarouchées, un singe gargouille s’accroche au cou agonisant d’une oie crachant une langue de serpent. Nosfell au corps de chien et Nosfell au corps de biche sont en fuite. L’enfer vient du ciel. Un monde en déperdition.

Cinq titres anglais, deux français, six en klokobetz. Nosfell polyglotte ne parvient pas à se fixer dans une langue, préférant les dédales des sons et de l’émotion plus que ceux du sens. La Tour de Babel n’a jamais pu trouver d’unité. Elle reste en chantier. Les hommes sont condamnés à ne pas se comprendre. Pourquoi choisir un mot ? Quand ce mot prend le dessus, la tourmente de la chair fait entendre son chant. Une ivresse inconnue dans laquelle de gigantesques personnages interviennent. Un Magnifique Chien de Chasse accompagne un homme demandant des yeux à greffer dans le ciel. 59 secondes de rythme. (The Gorgeous Hound). D’autres attendent sur un fond de piano l’homme providentiel (Oh ! It’s been a long time, but we’re glad you came). Espérance dans Path of green. Il y est souvent question de dents, de peau et de ciel… Une écriture de la morsure, dans un langage poétique qui ne fixe rien, une fuite en trois dimensions.

Le corps de l’animal est une proie des mots. L’animal est métamorphosé, surréalisé : «  il dessine dans l’espace une image terrifiante du haut de ses douzes échasses ». Dali-le-peintre ne mettait que quatre échasses à ses éléphants perchés dans les airs... En français, le corps humain se tord « plié en huit dans un placard », « je suis un os grossissant dans un corps minuscule. » Une résistance au monde. L’intérieur ne demande qu’à s’évader et imploser. Eclosion dans la rage. Le klobobetz lui va à ravir. Pas un geste en soi. Une simple « glose » poétique qui permet de se concentrer sur l’unique ressenti plus que sur le sens provoqué. Une gesticulation de l’humeur. Une transgression de l’attente perpétuelle de l’auditeur, obligé d’inventer et de se laisser porter. Une occasion d’éveil. Une lutte contre l’échec de la répétition du sens.

Nosfell explique que l’album est divisé en trois temps fictifs : « La première partie annonce l’arrivée d’un chevalier qui va imposer sa loi dans une région particulière de Klokochazia. Ce chevalier a une allure impressionnante, son nom est Günel, et il a des chiens, les chiens de Günel. La deuxième partie correspond  au moment où, menacé par Günel, Nosfell va fuir et trouver une porte de sortie. A cet instant, il y a toute une période de doutes, de frayeurs, et de questionnements : est-ce qu’on va y arriver par soi-même ? Est-ce qu’on va faire les bonnes rencontres ? D’où le côté brut des arrangements. La troisième partie est plus apaisée, c’est un retour sur soi. Le personnage de Nosfell va se laisser prendre par une sorte de torpeur. Sur le dernier morceau, il va rentrer chez lui. »

Mais à entendre la setlist des concerts qui ne suit pas celle de l’album, on sent bien que rien n’est figé et que la langue n’a pas l’immobilisme et la nécessité déclarée. Les morceaux mélangés donnent naissance à une autre fiction improvisée. L’intrigue progressive est plurielle. Chaque titre donne libre cours à l’imagination du duo. Günel est partout et nulle part, entre des mots et des sons. Libre au spectacle et à l’instant présent de nous les livrer. Libre à l’auditeur de les saisir.

L’épopée musicale suit son cours dans le rêve au détour du violoncelle de Pierre Le Bourgeois. Ce compositeur et musicien de l’altérité participe en grande partie à cette réussite. Les méandres de l’archer sur les cordes emportent Nosfell et nous transportent avec. Le ressac de l’archer dans Günel, nappe et percussion frottée à la fois, fait écho à la guitare électroacoustique de Labyala Nosfell. Rythmiques répétitives en boucle pour une langue improvisée, une émotion ouverte. Nosfell s’égare. La voix androgyne laisse entendre la multiplicité des personnages. Les voix se répondent d’aigu à grave, schizophréniques. Le violoncelle est l’instrument de musique ayant une des tessitures les plus grandes. Nosfell l’a compris et s’en sert. Quelques percussions. Et toujours une répétition de mélodie ou de notes. La répétition suggère le possible infini. A répéter inlassablement le même temps on finit par l’abolir. Technique de chamane et du derviche tourneur pour atteindre l’Ailleurs. Nosfell prend de la hauteur, étonne.

Quand ce n’est pas le violoncelle, ce sont les arpèges de guitare qui tissent leur rengaine, aidés par les mots dans Ta main, leurs dents. Les paroles commencent par huit répétitions de « venge-toi ». Le violoncelle revient alors en contre-chant, pour accompagner et soutenir la voix, l’épauler, lui répondre, puis enfin la rejoindre pour les dernières notes. Le violoncelle monte en puissance et c’est maintenant la voix de son instrumentiste qui en surgit. Dans Likade Liditark,  la voix de Pierre LeBourgeois vient se coller au chant de l’instrument. Instrument dont on dit qu’il se rapproche le plus de la voix humaine. Nosfell finit avec un rythme buccal entre chant et percussion gutturale proche des jeux vocaux Inuits en quête d’harmoniques. 5 minutes de bonheur. Trio à trois voix. Le chant fait mouche.

Le triptyque sonore pourrait s’enfermer et finir par se perdre mais Labyala et Pierre ont ajouté d’autres instruments dans cet album. La batterie de William Lopez apparaît. Blowtilan, première surprise sur l’ouverture de l’album qui semble effrayer l’auditeur, en provocation. Une frappe lourde et électrifiée. 1 minute 50 secondes de choc. Chiche de venir avec nous ? Chiche d’entrer dans notre monde ? Morceau en contrepoint dissonant qui n’aura pas d’autres reflets dans la suite de l’album. Une espèce de porte de plomb. Percussion violente en coup de feu dans Your elegant hat. Le morceau finit par faire appel au jazz improvisé du saxophoniste Peter Corser qui termine dans un solo tonitruant, coléreux, comme dans Majodilo Tepü Jaredü. La folie n’est pas loin. Un cri. Il ne sera plus question que de cymbale dans Jalin Madaz. L’ensemble des rythmes restants de l’album sera assuré par la bouche et le corps du duo, en beat box mixée et remixée par Dominique Brusson (collègue de Dominique A, Tiersen) qui a fait un travail remarquable sur l’ensemble de l’album.

Le piano, cordes frappées, sur Oh! It's Been A Long Time, But We're Glad You Came, accompagné d’harmonica donne une mélancolie qui débouchera sur un choeur épique, envolée lyrique d’une autre nature. Autre surprise. Ces chœurs qui reviendront dans Le long sac de pierres donnant un nouvel horizon et un autre chant d’exploration ; chant de force sur un rythme binaire proche de celui d’une galère en cadence. Bertrand Belin, ami de longue date de Pierre, clôture le titre en sifflant…Opposition presque permanente de la légèreté, de l’envol et du sol. Une verticalité assumée qui donne de la hauteur à cette expression musicale si inhabituelle. Pas par le choix de la langue comme se plaisent à le ressasser beaucoup d’auditeurs mais parce que la musicalité y est singulière et propre à un univers corporel touchant. Une matière musicale hors norme qui prend toute sa dimension en concert. Celui-ci sera en concert avec l’Orchestre des Lauréats du Conservatoire de Paris en novembre 2007. Rien d’étonnant à ce que les orchestres s’intéressent à son univers. La puissance est là, sous-jacente aux morceaux.

L’album a été enregistré en studio, contrairement au premier qui est né de la scène, mais rappelle le parti pris des musiciens de jazz et supporte les mêmes enjeux : comment restituer la part d’improvisation, le surgissement du vivant des concerts, l’impromptu scénique qui crée les rencontres et les empreintes. Certains jazzmen pensent que le jazz ne peut être enregistré et ne supporte pas le formatage du disque. Combien y renoncent pour l’unique vie de concert. Enregistrés pour une oreille solitaire, les morceaux ont été composés en partie au Mexique, d’autres ont vu le jour dans une maison perdue de Bretagne. Entre quatre murs. Entre deux musiciens et deux ingénieurs (William Lopez et Edouard Bonan). La matière est née. Tant mieux. Nul doute pour Nosfell. L’album est une perle musicale à savourer et à écouter, réécouter, écouter, réécouter.

Pour oublier le temps. Pour boucler la boucle.

http://www.nosfell.com/


Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 07/06/2007