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Mercredi 23 Mai 2012Livre

 Journal

Journal

Matthieu GALEY

Grasset - Journal tome I, 1953-1973, 502 pages - Journal tome II, 1974-1986, 412 pages

Et ta critique ?




Question récurrente adressée aux critiques littéraires : qu’écrivez-vous pour vous-même ? Voici la réponse posthume de Mathieu Galey, mort il y a vingt ans après une longue carrière de critique littéraire et dramatique. A lire et relire avec bonheur.


Commençons par la fin : Matthieu Galey est mort d’une sclérose latérale amyotrophique (rétrospectivement une triste ironie : vu ses mœurs, révélées au fil des pages, et sa libido infatigable, on l’aurait plutôt vu mourir du SIDA), une maladie dégénérative qui donne une couleur particulière à la seconde partie du tome II de son journal : "Passéiste toute ma vie, je le serai aussi dans ma mort. Au temps de l’acharnement thérapeutique et des médications triomphantes, j’ai réussi à me dénicher un mal inguérissable, pour lequel on ne connaît aucun remède. Il faudra que je me regarde passer sans rien faire, avec résignation, comme jadis. Je meurs au-dessous de mes moyens, à l’ancienne. Une chance, peut-être." (II, 298)

Ce tome II, contrairement au premier, n’a pas pu être beaucoup retravaillé par son auteur avant la publication. On ne peut qu’admirer la qualité du premier jet ! En même temps, il est probable que la reprise des éléments les plus anciens du journal donne à l’ensemble une homogénéité que n’offrait pas le texte original.

Quoiqu’il en soit, l’ensemble est un trésor pour le lecteur amoureux de littérature : tout le Paris littéraire, artistique et mondain des années 1950-1980 défile sous la plume de Galey, portraitiste incisif, le plus souvent brillant. Citons quelques noms pêle-mêle : Morand, énigmatique, Chardonne, désopilant, une vis comica à la fois volontaire et involontaire, Nourissier jeune, Jouhandeau, Druon et ses nègres (dont l'auteur), Schneider, Mauriac, Sagan, Aragon, d'Ormesson, Cocteau, Brenner, Jullian, etc. Et les éditeurs, et les metteurs en scène, et les politiques. Tout un petit monde.

Ce petit monde, année après année, navigue dans les mêmes eaux. Les déjeuners Gould au Meurice, les haltes au café de Flore, les comités de lecture, les dîners en ville repassent au fil des pages, comme les saisons. La juxtaposition et le rapprochement propres au journal produisent un effet inattendu, comme une happy routine non dénuée d’absurdité. L’auteur la mesurait certainement, lui dont la principale qualité, combien cruelle, semble être la lucidité.

Régulièrement il quitte ces eaux familières, pour une destination étrangère ou un séjour en famille. Passages plus intimes, respirations personnelles qui équilibrent et mettent en perspective la comédie parisienne. Là encore, Galey sait voir et sentir comme personne. Mention spéciale au couple inaltérable formé par ses grands-parents maternels, figures récurrentes du journal, d’une sagesse joviale : "Le même [son grand-père, qui se préoccupe de sa mort] est allé voir il y a quelques années une incinération au Père-Lachaise, pour "se faire une idée". Il en est revenu écœuré : On fourre des morceaux de tibias à demi calcinés dans une poubelle. Il y a encore de quoi faire un pot-au-feu." (I, 472)

Que reste-t-il aujourd’hui de Matthieu Galey ? Ses critiques sont au pilon depuis belle lurette, ses innombrables amants se rident et marchent vers la mort. Mais il reste ce récit aux accents proustiens. Et quand on ne lira plus la plupart des vedettes littéraires de son temps, parions que le petit nombre, si cher à Chardonne, se transmettra encore longtemps son œuvre posthume.


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 27/11/2008