"On tient un journal sans savoir pourquoi" nous prévient l’auteur dès la première phrase de la préface. On pourrait ajouter, dès lors que ce journal est finalement publié : sans savoir pour qui.
Des lecteurs, fidèles ou occasionnels, ou des non lecteurs, qui lira ces quelques pages publiées ici par un éditeur élitiste ? On ne peut qu’encourager les seconds à découvrir à cette occasion l’auteur des Poneys sauvages et d’Un Taxi mauve : son Journal est à la hauteur du reste de son œuvre.
Les extraits publiés par l’Herne s’étalent sur trente-cinq ans de vagabondages, le Déon ne tient pas en place ! Les vagabondages s’embourgeoisent avec le temps, mais le Paris de Saint-Germain-des-prés doit toujours lui sembler très étroit. Sur une telle durée, les questions qu’on peut se poser concernent moins les critères de choix des extraits que la quantité de matière initiale, et la réécriture ou non de certains passages.
Une interview radiophonique récente (remarque : en 1947, le jeune Déon écrivait : "interwiouve", en 1983 l’académicien français s’est anglicisé, comme tout le monde) donne à penser d’une part que la tenue d’un journal a été très irrégulière pour Michel Déon, et d’autre part qu’il a retravaillé le texte, ce que semble attester une certaine homogénéité de style.
Au fil des pages, le lecteur navigue beaucoup, au propre et au figuré, entre Paris et les îles (Grèce, Irlande), et fait parfois un crochet alpin, voire transalpin. Voilà pour la géographie, à laquelle il faut ajouter les Etats-Unis, parcourus peu après la fin de la seconde guerre mondiale.
Dans l’épisode américain, on peut relever une scène touchante : la rencontre avec Mae West. L’envers du décor. Mais le meilleur millésime est sans doute 1963 (voyage en Italie, un concentré d’anecdotes et d’impressions, et pourtant un miracle de fluidité). Certaines scènes concentrent la vie d’une façon telle qu’on peut en conclure que la technique du diariste reste celle du romancier : le cours de l’existence y semble plus fort que celui de sa propre existence. Un peu de mythomanie ou d’enjolivement, peut-être, par-ci, par-là, pour le plaisir de mieux saisir le kairos.
Et la République des lettres ? Elle est omniprésente, le Journal nous en livre quelques beaux spécimens. Citons au hasard : Pierre Boutang, André Fraigneau, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Jean d’Ormesson, les Gallimard, etc. Le diariste se permet quelques vacheries en biais sur l’Académie, et droit sur Leprince-Ringuet, à l’occasion de la sélection du Grand prix du roman 1983. Les amateurs apprécieront.
Le travail littéraire, lui, est évoqué sans aucune grandiloquence, il est vrai que Déon est de ceux qui ont le talent modeste, et la réussite plus encore. Trop vite achevée, la lecture de son Journal nous offre, le temps de quelques pages, un mélange rare de franchise et de pudeur. Il fait décidément bon respirer le même air que le toujours vert Michel Déon !
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 16/11/2009