L'été de ses 18 ans, Anne Wiazemsky a tenu le rôle principal dans le film de Robert Bresson, Au hasard Balthazar…
Jeune fille raconte les cinq semaines de tournage, sa découverte du monde du cinéma, mais surtout la relation très particulière et ambiguë que Robert Bresson entretenait avec ses vedettes féminines.
Jeune fille n'est pourtant pas une autobiographie. Anne Wiazemsky explique : "Dans un roman, je peux sélectionner ce qui servira au livre, transformer des scènes, déplacer, raccourcir, effacer. Dans ses Notes sur le cinématographe, Robert Bresson écrit cette phrase que je revendique : Je vous invente, mais je vous invente telle que vous êtes."
Avec l'aval de son grand-père, François Mauriac, qui réalise "[qu’] il y aura des conséquences et j'ignore lesquelles... Forcément... Une fois la porte de la cage ouverte, l'oiseau s'envole... mais où ?" et qui lui recommande de bien tenir son journal : "Si ce M. Bresson s'avise d'être désagréable, écrire ton journal, c'est se fabriquer une arme formidable". Elle passe donc un été dans une demeure bourgeoise de Guyancourt, partageant tous ses repas avec le cinéaste et dormant dans une chambre contiguë, alors que le reste de l'équipe s'installe à l'hôtel.
Anne est totalement sous l'emprise de Robert Bresson, qui a l'âge de son grand-père. Il souhaite avoir Anne sans cesse à ses côtés, est jaloux si elle parle trop longtemps avec les autres hommes de l'équipe et lui interdit de voir ses amis. Car Robert Bresson est un génie, mais aussi un tyran. Parlant de Balthazar, l'âne du film, il enrage : "Il ne regarde pas où il faut ! Comme chaque fois il était sincèrement indigné de l'indiscipline de son interprète et nous prenait à témoin - il n'écoute pas ce que je lui dis !"
Anne se sent exister sous le regard de Bresson ("Parce que soudain j'existais pour quelqu'un, je me sentais pour la première fois exister et c'était au sens premier du mot bouleversant. C'est peu dire qu'il sut m'apprivoiser"), mais est désespérée dès qu'il lui manifeste un peu de froideur. Elle ne cède pourtant pas à ses avances et se jette dans les bras et le lit d'un jeune assistant pour rompre l'emprise que le cinéaste exerce sur elle.
Après cet épisode, le rapport de force s'inverse, puis la relation faite d'admiration, de respect mutuel et de tendresse, s'équilibre.
C'est donc à la naissance d'une femme que l'on assiste dans ce livre : de très jeune fille, Anne va devenir sous nos yeux une adulte lucide et déterminée.
Jeune fille est un livre lumineux, intelligent. Anne Wiazemsky retrouve, plus de 40 ans après, la fraîcheur de ses 18 ans, l'incertitude et aussi le désir d'absolu de cet âge. L'écriture est fluide, limpide. C'est un vrai plaisir de lecture.
Véronique Cazaubiel
© Etat-critique.com - 19/03/2007