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Jeudi 09 Février 2012Art-scène

 Jean-Michel Frank un décorateur dans le Paris des années 30

Jean-Michel Frank un décorateur dans le Paris des années 30

Jean-Michel FRANK

Exposition jusqu’au 3 janvier 2010. Ouvert du mercredi au dimanche, sauf jours fériés, de 11h à 18h.

Et ta critique ?




 

Petit format, grande exposition ! A voir en passant dans le quartier des Champs-Elysées, pour un dépaysement garanti sans fatigue ni bousculade.

 

 

Il suffit de citer quelques-uns des clients de Jean-Michel Frank, pendant sa trop courte carrière de décorateur, pour être transporté comme par la lecture des mémoires d’un Cocteau ou d’un Bourdet ; et pour comprendre que son travail déborde les frontières de l’histoire du mobilier pour toucher à l’histoire de l’art en France, dans cette période particulièrement féconde que fut l’entre-deux-guerres : Charles et Marie-Laure de Noailles, Nelson Rockefeller, Cole Porter, Francis Poulenc, Pierre Drieu La Rochelle, Louis Aragon, Paul Eluard, Lucien Lelong, Elsa Schiaparelli, Madeleine Vionnet, ou encore François Mauriac.

 

De François Mauriac, précisément, le visiteur de l’exposition peut lire un texte lumineux (comme souvent) reproduit sur le mur sud de la première salle. Son analyse non dénuée d’ironie souligne combien l’art de Frank, un art pauvre destiné aux riches, repose avant tout sur une esthétique du dénuement, une aspiration au vide. On comprend l’attirance de Mauriac pour cette création quasi-monacale, qui fait des hôtels particuliers du Paris mondain autant de thébaïdes modernistes, dépouillées des moulures, des tableaux de maîtres, des bibelots qui encombraient encore les intérieurs de la génération précédente : l’habitant des lieux se retrouve face à lui-même, dans la situation du philosophe en cellule.

 

Mauriac fit appel à Frank pour décorer son appartement parisien de l’avenue Théophile Gautier en 1931, dans l’immeuble tout neuf où il venait de prendre ses quartiers dans la capitale. Il décrit le résultat de ce travail : « Rien sur les murs, rien sur les meubles ; pas de couleur, hors le blanc et le beige. Aucune faute de goût ne semble plus à craindre : c’est l’esthétique de la sécurité dans le renoncement. »

 

On peut avancer que seul un profond bouleversement comme le fut la Première Guerre mondiale était en mesure de provoquer une telle révolution esthétique, une espèce de table rase du passé, que dans un premier temps rien ne vint recouvrir de nouveau, que le vide et le blanc, blanc des gainages de parchemin ou de galuchat, des placages d’ivoire, des lampes en plâtre.

 

Quoiqu’il en soit, l’exposition ne se contente pas de montrer des meubles, elle les met en scène, elle recrée, recompose l’atmosphère des intérieurs de Frank à partir de pièces disparates. On aimerait demander à un témoin contemporain si le résultat est satisfaisant, en tout cas il semble heureux.

 

Moins visible et plus énigmatique encore que sa production, la personnalité de Frank affleure dans les notices biographiques qui complètent l’exposition. Cet érudit, décorateur autodidacte, n’eut guère le loisir de se dévoiler à ce sujet, puisqu’il se suicida en exil en 1941, à l’âge de quarante-six ans.

 

Comme d’habitude à la Fondation PB YSL, l’exposition qui vient de s’ouvrir n’occupe que deux grandes salles et ne demande qu’une quinzaine de minutes au visiteur pressé pour se livrer à lui complètement, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. Les pièces montrées sont de premier ordre, souvent issues de collections particulières, et bien conservées.

 

http://www.fondation-pb-ysl.net/site/Accueil-432.html

 


Philippe Müller

© Etat-critique.com - 29/10/2009