Pollock est-il soluble dans le chamanisme ?
Pollock est-il soluble dans le chamanisme ? Ou l’inverse ? Ce plaisant questionnement semble bien avoir (mal) inspiré la Pinacothèque de Paris qui a réuni, en son sein, quelques œuvres du peintre américain, pour tenter d’y répondre, très sérieusement, positivement. L’accent est donc mis sur les rituels amérindiens et océaniens principalement, sensés constituer la voie royale, pour le dire comme Freud, conduisant à l’essence de l’expression picturale du peintre. Or, que voyons-nous ? Des petits formats de Pollock, majoritairement ceux de la période 1934-1946, alors très influencés par les travaux de Miro et, plus encore, d’André Masson. Divinité tutélaire en l’occurrence, celui-ci est amplement présent, venant en contrepoint un peu trop systématique, à chaque étape de l’exposition. Celle-ci se conclut, d’ailleurs, ô surprise, sur une de ses toiles, exit Pollock.
Et le chamanisme ? Des totems çà et là, divers objets cultuels au demeurant très beaux, de superbes masques. Aussi : des projections filmées de cérémonies étonnamment muettes (parce qu’on a coupé le son pour des problèmes de voisinage ?) alors que le chant est une donnée fondamentale de ces cultures qui ont élu la danse et le rythme hypnotique de la transe pour communiquer avec cette autre réalité, celle que Pollock visait peut-être ? Nous attendions les portes de la perception s’ouvrant sous nos yeux dans l’explosion musicale de la grande peinture tellurique que donnera Pollock dans les années cinquante. Nous avons un petit spectacle didactique, lourdement appuyé sur des placards de texte « explicatifs » pour nous persuader, à défaut de nous le faire sentir, que le chamanisme résume et justifie tout Pollock. Est-il, en effet, pertinent de vouloir nous en convaincre par le seul moyen de l’évocation des expositions ethnographiques qui le passionnaient ou de son goût pour les travaux de Carl Gustav Jung ? Est-il pertinent de nous dire qu’ici le tableau représente ( !) un cheval assailli pour le sacrifice, là une femme chauve, ici encore un crâne ou peut-être, est-ce un fœtus…Difficile à voir. Mais pourquoi donc faudrait-il voir quelque chose plutôt que rien ? Rien de contingent, d’identifié, de rassurant, s’entend.
Le mystère d’une œuvre, et celle de Pollock particulièrement, ne saurait se résoudre à ces poncifs d’universitaires sclérosés. Oui, Pollock est un grand peintre, à ce titre il mérite qu’on l’envisage comme tel, c’est-à-dire depuis son art. Oui, il a éprouvé le langage sacré, proprement ésotérique, de l’âme du Monde, et a répondu au désir-défi de le traduire dans son art. C’est cette transgression qu’on appelle ailleurs, la poésie. Picturale à l’occasion, médiumnique toujours, pratique magique depuis Lascaux. Chamanique ? Absolument.
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 13/11/2008