A l’occasion de la sortie de la comédie musicale Jo & Joséphine, Jacques Pessis a écrit en 2007 une biographie de Joséphine Baker. L’occasion de redécouvrir une femme qui a traversé le siècle avec une généreuse et incroyable folie.
En 250 pages, avec 33 chapitres découpés chronologiquement selon les événements clefs de sa vie, Jacques Pessis vient nous raconter la vie d’une artiste étonnante qui s’est forgé une identité de battante.
Née en 1906 à Saint Louis dans le Missouri, Freda Joséphine Mc Donald vit dans l’extrême pauvreté et sort miraculeusement de ce milieu grâce à une rencontre qui ne tient qu’à un fil. Cette bonne étoile qui semble veiller sur elle ne la quittera jamais.
Sachant provoquer le hasard et saisir sa chance, elle rebondit de rencontre en rencontre. Et ce depuis son apparition en 1925 dans la Revue Nègre auprès de Sidney Bechet, ovationnée par Léger, Desnos, Cendrars, Cocteau.
Malgré les mutations sociales et les modes, Joséphine sait s’adapter, suivant son instinct artistique, et sait rencontrer les compagnons qui sauront à chaque fois la porter et l’accepter telle qu’elle est. C’est le cas de Pépito en début de carrière, comme de Jo Bouillon qui l’accompagnera dans son incroyable quête des Milandes qui fera de sa fin de vie une lutte aveugle et désespérée.
L’accent est particulièrement mis dans cette biographie sur le caractère volontaire et entêté d’une Joséphine habitée de rêves d’enfants qui lui apporteront joie et tristesses. Une espèce de folie lunatique.
Si la biographie s’attarde beaucoup sur le volet artistique de son début de carrière riche en rencontres, Jaques Pessis prend plaisir ici à nous décrire une autre Joséphine, celle qui passera le temps de la deuxième guerre mondiale à se rendre utile pour la France en Algérie en tant que résistante, et ce malgré une santé fragilisée. Sa rencontre avec de Gaulle est une révélation qui la conduira à s’engager délibérément pour l’armée française.
A l’après-guerre, son combat contre le fascisme est relayé par celui contre le racisme. Elle se rend compte pendant sa tournée américaine en 1950 que les noirs sont toujours victimes de discriminations. Le scandale du Stork Club, restaurant dans lequel on refusera de la servir à cause de sa couleur, n’est qu’une suite logique de son engagement. Sachant user de son succès mondial, elle fait avancer la cause des Noirs sur une terre qui fait encore de la ségrégation raciale « égaux mais séparés » une norme scolaire jusqu’en mai 1954.
Ce combat contre le racisme débouche naturellement sur Les Milandes et son Hôtel Arc-en-ciel. Le lieu doit être un symbole d’universalité humaine. Des enfants de différentes nations y seront adoptés. Une folie financière qui entraînera la perte de ce rêve. Malgré les avertissements de son mari Jo Bouillon, Joséphine préfèrera aller jusqu’à faire manger des pommes de terre à l’eau à ses enfants que de se séparer du lieu, croyant à sa destinée. Des mécènes essaient d’intervenir plusieurs fois mais Joséphine refuse à chaque fois les conditions pourtant souvent exceptionnelles. Une surprenante ambiguïté. Le lieu sera vendu, Joséphine expulsée de chez elle comme une malpropre par des gros bras.
Après cette désillusion, c’est la rencontre avec Jean-Claude Brialy qui lui permettra malgré la perte des Milandes de rebondir jusqu’à sa mort en 1975, notamment grâce à de fameux galas joués à Monaco. Un irréel retour dont Joséphine a le secret. Brialy dira : «Joséphine, je devrais vous dire "vous" parce que je vous admire, mais je dirai "tu" parce que je t'aime... Merci, Joséphine, d'être là... Merci d'être ce que tu es... On t'a appelée l'Oiseau des îles, la Perle Noire, la Vénus d'Ébène, la Panthère... Prends le nom que tu préfères... Pour ta spontanéité, ton instinct, ton courage, ta délicatesse, ta tendresse, ta poésie, ton respect du public et ton amour passionné pour la paix et la liberté dans tous les mondes, merci, Joséphine... Tu as des légendes, mais la plus belle, c'est l'histoire de ta vie. Ton étoile est née il y a cinquante ans dans le ciel de Paris. Ce soir, elle brille dans le ciel bleu de Monte-Carlo... »
40 ans avant, Colette écrivait : « Elle enjambe, comme une margelle, les étoffes qui la quittent, et d'un seul pas assuré elle entre dans la nudité et la gravité. Le dur travail des répétitions d'ensemble semble l'avoir un peu amincie, sans décharner son ossature délicate. Les genoux ovales, les chevilles affleurent la peau brune et claire, d'un grain égal, dont Paris s'est épris. Quelques années et l'entraînement ont parfait une musculature longue, discrète, ont respecté la convexité admirable des cuisses. Joséphine a l'omoplate effacée, l'épaule légère, mobile, un ventre de jeune fille, à nombril haut. Grands yeux fixes, armés de cils durs et bleus, pommettes pourpres, sucre éblouissant et mouillé de la denture entre les lèvres d'un violet sombre; la tête se refuse à tout langage, ne répond rien à la quadruple étreinte sous laquelle le corps docile semble fondre. Paris ira voir, sur la scène des Folies, Joséphine Baker, nue, enseigner aux danseuses nues la pudeur.»
Entre ces deux citations Jacques Pessis nous raconte des anecdotes qui donnent assurément l’envie d’en savoir un peu plus sur celle qui traversa les grands combats du 20ème siècle. A lire.