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Mercredi 23 Mai 2012Art-scène

 J'ai peur, je veux être la peur

J'ai peur, je veux être la peur

Eric POUGEAU

Jusqu’au 14 avril 2007 - Galerie Alain le Gaillard - 19, rue Mazarine - 75006 Paris

Et ta critique ?




1968-1974 : ces dates sont gravées dans le marbre noir de l’urne funéraire qui clôt l’exposition. L’artiste n’a pas 5 ans, il n’est pas réellement mort, mais sa vie a sans doute basculé à cette époque.


Chaque pièce de l’exposition d’Eric Pougeau va ainsi creuser lentement, par petits mots, phrases courtes et écriture d’écolier, un sillon profond et douloureux vers une enfance massacrée, où coupables et victimes fusionnent pour mieux s’entretuer.

Le double bombardier en résine noire, de sa ligne pure et aérienne, en est un exemple. Figure de vitesse, de mouvement et d’ascension, la sculpture ici représente les deux bombardiers fichés l’un dans l’autre, s’annulant en une masse douloureuse et incohérente. Une seconde lecture révèle deux forces (paternelle / maternelle ? victime / bourreau ?) qui écraseraient toute possibilité de vie et de normalité. L’un dans l’autre, comme "la chair de ma chair", une des phrases récurrentes de l’oeuvre de Pougeau, cette phrase qui annihile toute indépendance, toute tentative d’individualité et qui justifie les pires actes. Le double bombardier est à l’arrêt, éternellement figé, épuisé par le combat que se livre chacune de ses parties, privé de vie.

Ainsi l’enfant mort en 1972, et qui depuis copie ses lignes : "J’ai peur, je veux être la peur", "Mon dieu, faites que mes parents meurent", et ses conjugaisons : "Je me mutile, tu te mutiles, il se mutile…". Prend connaissance des petits mots d’amour laissés par ses parents : "Mes chéris, quand papa et maman mourront, vous serez seuls, puis vous mourrez aussi. A ce soir. Maman". Tout cela bien réglé et bien propre, sur des pages de cahiers d’écolier, lisses et quasi vierges, qui enferment sous verre le cri de ces quelques mots, de cette signature discrète "Eric", de cette écriture d’enfant à jamais privée d’enfance. Une œuvre qui touche à l’universel, aux excès multiples d’une cellule familiale qui jamais ne remplit ses fonctions, mais massacre consciencieusement et systématiquement l’enfant, piétine l’innocence, gorge les pages de son sang, arrache des cris muets, multiplie punitions et vexations.

Aucun des objets créés par l’artiste n’a d’utilité dans ce monde déviant - les fourches sont doubles, les règles d’école sont taillées en pointes acérées -, mais tous redoublent de danger et d’anormalité. Ils blessent doublement, par le père, par la mère. Conscrits dans les petits formats quadrillés de la page d’écolier, ou proprement gravés sur les marbres funéraires (un mot à la fois : "Salope", "Hasshole"), la douleur et le malaise se répandent et déferlent, traçant une vie entière de traumatismes.

Eric Pougeau donne la parole aux enfances brisées, aux adultes qui ont poussés de travers, mais poussés malgré tout. Il signe une œuvre discrète et forte, à l’image de l’enfant, terrorisé par l’adulte, qui toujours tente de se dissimuler pour échapper au pire.

Le pire à présent s’énonce et se regarde en face.


Perrine Le Querrec

© Etat-critique.com - 02/04/2007