Index, le label DVD viennois visant à la diffusion de films
issus de la très riche filmographie des cinéastes et vidéastes expérimentaux
d'Autriche ou d'Europe centrale, nous offre aujourd’hui Invisible Adversaries,
un film réalisé en 1977 par VALIE EXPORT.
Autrichienne, militante, féministe, artiste, activiste,
VALIE EXPORT n’a cessé d’explorer des propositions artistiques radicales la
menant de l’espace urbain à celui de son propre corps, en de furieux
allers-retours fondateurs et formateurs.
L’héroïne d’Invisible Adversaries, Anna, est obsédée par une
invasion d’aliens ressemblant fort à l’installation d’un pouvoir patriarcal,
voir même fasciste.
La schizophrénie dont elle souffre structure le film, son
montage et ses séquences : de longs plans alternent avec des séquences violemment
rapprochées, le noir et blanc avec la couleur, le domicile privé (chambre,
cuisine, toilette, salle de bains) avec la ville et son architecture, les
photographies avec les vidéos.
Elle structure aussi l’acte créateur et le discours. "Si vous êtes créatifs, vous êtes
suspects."
Ajouter à cela le fait d’être une femme, dans un pays où les
interdits et la rigidité sociale marquent encore de leur joug chaque esprit
libre, pour entrevoir la camisole où est enfermée Anna.
VALIE EXPORT nous invite à parcourir à travers son objectif
le visible et l’invisible, le corps social, politique et incarné, les codes
amoureux et psychologiques, dans une alternance de motifs soutenue, jubilatoire
et parfois insupportable de fureur.
Comment résister à la réalité ? En arpentant la ville et
la vie chaussée de patins à glace, en se posant ainsi sur le fil de l’existence,
un fil de métal qui claque sur le sol, dans les escaliers, dans les salons
mondains, avant de fendre la chair des cuisses d’Anna.
En entr’apercevant un bébé gigotant dans le frigo, pendant que
l’élaboration de dîner pour l’homme se construit : étêtage, évidage,
écaillage, panage puis cuisson du poisson mis en parallèle avec la toilette et
le maquillage de la femme. Lorsqu’il coupe le filet posé dans son assiette, c’est
Anna qui est fendue.
La cuisine qui se doit d’être la place favorite de la femme
devient l’endroit de la révolte, des meurtres alimentaires à répétition, des
scènes de couple et d’identité.
Les mots s’accumulent, les formes aussi. Anna est photographe,
traquant et revisitant l’Histoire, la féminité ; traquant aussi son
reflet, celui qui pleure lorsqu’elle s’éloigne du miroir, celui qu’elle punaise
sur une feuille, celui qu’elle crucifie au feutre sur sa peau.
Chaque geste devient manifeste, chaque mot, chaque action,
chaque regard : ces images de l’homme léchant le trottoir ne s’oublient
pas, la fuite d’Anna devant les mâles qu’elle croisent et qui se branlent en
lui décochant leur fameux sourire irrésistible, non plus. L’église, refuge d’hypocrisie,
n’est pas épargnée : les soutanes se branlent aussi.
Difficile de trouver sa place dans une société perverse et
menteuse, totalitaire et tricheuse.
VALIE EXPORT ne renonce pas, elle et son héroïne s’émancipent,
parlent de leur sexe et le montrent, ouvrent des portes (celles de l’appartement
d’Anna, cette multiplication de gestes rituels : éteindre la lumière, clore
une porte, étendre une autre lumière, clore une autre porte, l’appartement n’a
plus de limites, l’obscurité -l’obscurantisme- est bientôt totalement enfermé
et c’est ainsi qu’Anna rejoint sa chambre, son intimité) et indiquent la route
qu’il reste à parcourir.
Les adversaires, visibles, invisibles, sont puissants mais
pas tout-puissants. VALIE EXPORT dynamite les cadres sociaux et nous invite à
nous réveiller.
Debout !
Perrine Le Querrec
© Etat-critique.com - 18/06/2007