Cinéaste débridé, Todd Haynes se lance dans une évocation très libre d’une légende de la musique américaine : Bob Dylan. Surprenant et agaçant, ce biopic a le mérite de renouveler le genre si académique à Hollywood.
Bob Dylan c’est un révolutionnaire : ce type a déchaîné les passions le jour où il a osé brancher une guitare électrique pour jouer de la musique folk. Scandale et protestations ! Le troubadour choque et se fait harceler par la presse, la classe people et les Beatles. A cette époque, Dylan vivait dans un trip en noir et blanc où la gloire lui rongeait la raison.
Mais il n’a pas été comme ça tout le temps. A ses débuts, il était un sage chanteur, un peu country et énormément passionné par l’Amérique de Woody Guthrie et Jack Kerouac. Il mêlait habilement les racines musicales du pays et les débats qui animait la société du début des années 60. Ce Dylan, très américain, on le retrouvera lorsqu’il se raccrochera à la religion, symbole d’une rédemption obligatoire dans un pays très prude.
Dylan, c’est aussi un sale machiste qui a fait souffrir plus d’une femme. Beau gosse, apprenti acteur, la star a cru à sa beauté et a gâché des histoires d’amour qui démarraient si bien. Pas étonnant qu’il se soit réfugié dans les légendes américaines. Mystique, Dylan se serait bien vu cow-boy, solitaire et discret.
Mais ce n’est pas le cas : depuis son enfance, il se fait remarquer et pas seulement à cause de la musique. Marginal, le gamin s’imagine noir et roublard. C’est du moins Todd Haynes qui présente le chanteur ainsi ! Pour observer les différentes périodes, il a choisi un acteur différent. Enfant, Dylan est noir. Drogué, il a le visage de Cate Blanchett, très à l’aise dans l’imitation.
Haynes fait sauter le verrou de la performance d’acteur (comme dans Ray ou Walk the line) et la multiplie en mélangeant toutes les époques reconnues de l’artiste. Le résultat déconcerte et agace. Haynes semble chercher la complication à tout prix. En refusant la facilité, il propose un spectacle un peu mou parce que toujours en train de calculer. La manipulation est permanente et cela énerve un peu.
Cependant c’est une œuvre intelligente et un hommage sincère à Bob Dylan. De la vacuité du succès aux désirs secrets, en passant par ses mauvais cotés, Haynes décrit une personnalité étrange, fascinante et bourré de défauts.
Loin de la représentation classique des biopics très américains (grandeur et décadence, avec possibilité de rachat, d’une star), I’m not there évoque les mythes de l’Amérique sans vraiment les appliquer. Dylan est présenté comme une éponge de cette histoire américaine. Il n’a rien demandé : il a juste les qualités et les défauts de son temps.
Protéiforme, il s’adapte, digère, transforme et s’obstine à créer même quand il n’a plus envie. Finalement il a été accusé de représenter son pays, ses doutes et ses misères. C’est ce qui l’a poussé à disparaître, vivre éloigné de la foule et les flashs.
Le titre est alors très bien trouvé : c’est juste un type victime de son talent, de sa lâcheté et de son humanité. Pour montrer cela, il fallait bien six comédiens différents mais le film aurait dû chercher une plus grande spontanéïté. Une qualité que l’on retrouvera peut être dans les disques du chanteur, qu’on a très envie de dépoussiérer dès le générique de fin.
Pierre Loosdregt
© Etat-critique.com - 07/12/2007