Troubles, bonheurs, désillusions. Physique, platonique, non identifié, éternel, ponctuel, cruel, furtif. Sentiment, désir, attirance, faiblesse, plaisir, expérimentation, souffrance, exaltation, répugnance. Poncifs de l’amour. Matière première incontournable de la création artistique : l’amour, sous toutes ses formes, toutes ses interprétations. Précieux et galvaudé à la fois. L’amour.
Celui qui le définissait dès 1961, avec cette morgue qui lui servait déjà de carapace, comme "un mouvement alternatif, qui va de l’appétit au dégoût et du dégoût à l’appétit" s’est lancé par deux fois dans de très risqués (et peu commerciaux) projets d’albums-concepts sur le thème de cet amour qui vous cueille n’importe où, n’importe comment et avec des conséquences forcément dramatiques. Deux variations complémentaires et contrastées, sorties en 1971 et en 1976 dans une quasi-indifférence générale, et qui, avec le temps, se sont imposées comme deux clés fondamentales du trousseau de la maison Gainsbourg.
Deux histoires diamétralement opposées dans leur contenu et dans les sentiments développés, mais totalement identiques dans leur traitement : c’est Gainsbourg lui-même qui prend la place du narrateur ; à la première personne du singulier, il se met en scène et il récite en rythme sur la musique ; le talk-over on appelle ça. Identiques également, les inexorables épilogues : Melody et Marilou meurent à la fin, respectivement disloquée dans un accident d’avion et décapitée à coups d’extincteur d’incendie. Amours physiques sans issue.
Une Rolls Royce Silver Ghost de dix-neuf cent dix renverse en rase campagne une gamine à vélo ; elle a les cheveux rouges et c’est leur couleur naturelle. L’homme la prend dans ses bras. L’amour, elle ne sait pas ce que c’est. Il lui apprendra. Peut-être. On ne sait pas vraiment. Sans doute sont-ils simplement restés enlacés toute la nuit dans cette chambre d’hôtel si particulier. Et le lendemain, elle prendra l’avion-cargo qui s’écrasera dans la mer. Et il restera, seul, désorienté, comme après un rêve cruel et persistant. C’est énormément de tendresse qui s’échappe de cette histoire tragique. Enormément de finesse et de poésie romantique aussi. Mais c’est surtout un accompagnement musical extraordinaire, ambiances sur base de rock à l’anglaise, basse omniprésente, guitares, batterie, ponctuations d’orchestre (si caractéristiques des arrangements de Jean-Claude Vannier) et des bijoux de chansons qui font de l’Histoire de Melody Nelson ce chef d’œuvre bouleversant. Pureté, profondeur et force : l’érotisme est omniprésent, mais sous la forme de subtiles et délicates suggestions sensorielles.
Quand le futur homme à tête de chou passe la porte à grelots du salon de coiffure Chez Max, on change de registre. La petite garce de shampoïneuse qui fait exprès rebondir ses doudounes sur la nuque du client n’a pas froid aux yeux ni nulle part ailleurs. Après le service, un petit tour en boîte pour danser reggae et puis hop, tagada tsoin-tsoin. Seulement voilà : avide d’émotions fortes, Marilou la pas farouche se laisse facilement approcher par tout ce qui passe ; le héros voit tout, il la regarde un peu se donner et s’adonner et puis, écœuré, décide de lui éteindre le feu au cul à l’aide d’un extincteur d’incendie, dont il utilise les vertus contondantes pour lui fendre le crâne. L’érotisme ici n’est plus suggéré : il est direct, précis et sans détour. Variations sur Marilou est assurément un des morceaux les plus torrides de la chanson française. La richesse des textes, l’inventivité de la bande son, des bruitages, l’osmose parfaite entre les paroles et la musique : c’est encore une œuvre majeure et originale que nous met entre les oreilles un Gainsbourg qui avec ce disque prend le tournant résolument plus sexe dont il fera désormais - de façon parfois outrancière et jusqu’à la caricature - son image de marque.
Sûrement une façon pour lui d’exorciser ces angoisses de l’amour (sexe / tendresse / Marilou / Melody) qui hantent tout un chacun et qu’en tant qu’artiste et homme, il cherchera vainement à définir, à évaluer et à admettre. Sans pouvoir jamais envisager autre chose que cette inexorable fatalité de l’amour physique sans issue.
Roland Caduf
© Etat-critique.com - 01/01/2009