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Mercredi 23 Mai 2012Livre

 Histoire d'un Allemand : Souvenirs 1914-1933

Histoire d'un Allemand : Souvenirs 1914-1933

Sebastian HAFFNER

Actes Sud – Collection Babel – 434 pages – Traduit de l’allemand par Brigitte Hebert

Et ta critique ?




Histoire d’un Allemand nous conte dix-neuf ans (1914-1933) de la vie d’un citoyen "banal" confronté à la situation politique de son pays.


Histoire d'un Allemand est un formidable récit qui démontre comment la lâcheté ordinaire et le renoncement peuvent laisser libre champ à l’horreur.

Au départ, Adolphe Hitler est un personnage qui n’est pas pris au sérieux. "Son aura personnelle était parfaitement révulsante pour l’Allemand normal, et pas seulement pour les gens "sensés" : sa coiffure de souteneur, son élégance tapageuse, son accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et trop longs qu’il accompagnait de gestes désordonnés d’épileptiques, l’écume aux lèvres, le regard tour à tour fixe et vacillant. Et le contenu de ces discours : plaisir de la menace, plaisir de la cruauté, projets de massacres sanglants."

Mais Hitler, le révolutionnaire de brasserie, arrive malgré le ridicule qui l’accable à verrouiller les institutions et à dévier le système à son profit, tandis que les allemands persistent à refuser de croire qu’il accèdera au pouvoir.

"Plus de constitution, plus de garanties juridiques, plus de république, plus rien de rien [...] et pourtant à l’époque comme aujourd’hui, au dernier moment, le plus dangereux, le plus désespéré, se répandit un optimisme pathologique et béat, un optimisme de joueur, la certitude confiante et joyeuse que tout s’arrangera à la dernière minute."

Cet "optimisme béat" est d’ailleurs sciemment utilisé par les nazis, au même titre que les autres faiblesses du peuple allemand, et notamment sa couardise, sa conscience professionnelle exacerbée et même son goût pour la guerre ou la joyeuse camaraderie.

Car à l’image du narrateur, de nombreux jeunes Allemands ont pris la 1re Guerre Mondiale comme un fascinant feuilleton. La guerre est devenue pour toute une génération une formidable source d’aventures rêvées, de victoires sublimées, une sorte de compétition dans laquelle on est heureux de voir son pays gagner de nombreuses batailles qui sont autant de matchs victorieux.

Les nazis ont également tiré profit d’une instabilité politique institutionnelle aggravée par une situation économique désastreuse ("La paye de soixante-quinze mille marks touchée le vendredi ne suffisait pas le mardi pour acheter un paquet de cigarettes").

Et lorsque les nazis passent du verbe à l’action, de la séduction à l’enfermement, ils le font d’abord de façon mesurée, du moins à l’encontre des "bons" Allemands (le sort des juifs étant une autre histoire). La vie quotidienne des aryens non partisans n’est au départ pas trop perturbée : les nazis évitent soigneusement de tout mettre par terre, de provoquer un chaos qui pousserait le peuple à la révolte.

Ils laissent les gens dans leur routine pour mieux les museler ; ils les laissent s’enfermer d’eux-mêmes "pieds et poings liés à leur profession et à leur emploi du temps, dépendants d’une foule de choses qui les dépassent."

Les nazis utilisent également le culte de l’efficacité, de l’excellence qui fait qu’un allemand a "l’ambition d’accomplir le mieux possible une tâche imposée, si absurde, incompréhensible et même humiliante fût-elle ; de l’accomplir excellemment, objectivement, à fond."

Ils utilisent aussi la camaraderie, l’esprit de corps pour mieux faire taire les individualités.

Même les journaux sont toujours apparemment les mêmes : typo, titres, mise en page sont inchangés, mais le contenu est irrémédiablement gagné par les thèses nazies.

Le but est que l’Allemand moyen "hésite à entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler - une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative. D’où la possibilité de ces immenses catastrophes affectant la civilisation."

Et l’on comprendra finalement que c’est la lâcheté individuelle et la peur qui permettront au régime nazi de prospérer jusqu’à l’indicible.


Thibault Dablemont

© Etat-critique.com - 18/03/2008