J’ai longtemps affirmé que, tout en aimant bien quelques trucs, j’avais du mal à être fan de Bowie. Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis (... disent les imbéciles quand ils changent d’avis ?).
Donc, il y a quelques années - une vingtaine, quand même...-, contre toute attente, je me suis surpris à tomber dans ses griffes. Fasciné, je me suis plongé progressivement et avec délices dans son œuvre discographique majeure, j’ai lu sur lui et autour de lui, au point de m’en sentir étrangement proche.
J’ai longtemps été un intime de David Bowie. Plusieurs années à vivre avec lui. Une quasi-exclusivité musicale qui avait même pour don d’agacer la frange la plus mal intentionnée de mon entourage. Et puis, vous savez ce que c’est, la vie nous a séparés, je suis allé m’abreuver à d’autres sources musicales, échangeant mon inconditionnelle fidélité contre un peu plus d’éclectisme, d’expérience et de découverte. Et lui pareil.
Depuis, de temps en temps, il repasse quand même à la maison, avec un nouveau disque. Et on le reçoit comme un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps : on est content, mais ce n’est plus tout à fait comme avant. La belle complicité s’est un peu érodée, on a vieilli, on s’est blasé et on est moins facilement surpris. L’amour s’est transformé en tendresse, la folie en raisonné et l’enthousiasme en mesuré.
Ainsi, en 2002, voilà Bowie qui débarque avec son "Heathen" sous le bras. "Païen" ça veut dire. D’où le livret iconoclaste qui l’accompagne, à base de symboles religieux lacérés, maculés, rayés. Les textes biffés sont quasi illisibles; énervant effet de style. Et puis Bowie, plus chic et plus beau que jamais avec son costume, sa cravate, son petit débardeur et juste ce qu’il faut d’inquiétant quand même, comme ce regard extra-terrestre en couverture.
Et dans la boîte, douze titres produits par le revenant Tony Visconti, le magicien qui tenait les manettes sur les albums cultes des années 70 à 80. Trois morceaux repris respectivement aux Pixies (Cactus), à Neil Young (I've been waiting for you) et aux Legendary Stardust Cowboy (I Took A Trip On A Gemini Spaceship) et neuf compositions personnelles.
L’ensemble, très sympa, a la couleur du pop rock, simple et sans frime, dans la logique du précédent album "Hours" (1999). Très loin du très expérimental et très sophistiqué "Outside" (1995) et du très bruyant "Earthling" (1997). David Bowie se présente ici comme lui-même : David Bowie, songwriter et interprète de talent, qui sait s’entourer (David Grohl, ex-Nirvana, Pete Townshend, ex-Who entre autres).
Et c’est peut-être un peu ça qui donne aux gens comme moi cette impression de demi-teinte à l’ensemble. David Bowie qui vient interpréter ses belles chansons, c’est comme ce vieil ami dont on a été si proche autrefois : on est content de le revoir, de l’écouter, de constater qu’il va bien. Mais la folie et l’exaltation des années passées sont bien à classer au chapitre de l’histoire ancienne, qui passe et ne revient jamais.