Harper Regan, c’est un peu une femme au bord de la crise de nerfs. Ou plutôt une femme moderne au bord de la crise de larme.
Dans un décor aseptisé et moderne de salle d’attente, tout en verre et acier, un homme et une femme se parlent. Au départ, le dialogue est décousu. Le metteur en scène, Lukas Hemleb, prend le temps d’instaurer de longs silences entre les personnages, pour mieux faire ressentir la lourdeur de la situation. L’homme est en effet le supérieur hiérarchique de la jeune femme, et il pratique un mélange des genres nauséeux. Il flatte son assistante, vante la beauté de ses jambes, lui parle de sa fille de dix-sept ans (si elle cherche un travail, surtout, qu’elle l’appelle sans hésiter). Il est libidineux. Il bavarde, se perd dans des poncifs sur le monde actuel (« L’homme est le seul animal à avoir inventé internet, non ? »), mais n’en refuse pas moins de façon impitoyable les congés que lui demande sa collaboratrice. Elle souhaite pourtant juste se rendre au chevet de son père mourant.
« J’ai travaillé 34 semaines sans prendre de vacances (…)
- Mais c’est pour cela qu’on vous paye, Harper. »
Elle, c’est Harper Regan ; une petite bonne femme au quotidien ordinaire ; une quadragénaire sexy qui, avec ses hauts talons et sa jupe roses, voudrait faire croire qu’elle est grande et gaie.
Elle donne le change même si, à la vérité, elle supporte ce patron faussement compatissant et sympathique uniquement parce que son mari a perdu son emploi, et parce qu’il faut bien subvenir aux besoins de la famille. Et aussi parce qu’il faut payer les études de sa fille Sarah, qui s’apprête à passer le bac.
Harper Regan est une femme d’aujourd’hui. Elle mène de front plusieurs vies et se laisse submerger par le quotidien. Harper est un peu paumée. Elle ne sait plus qui croire. Elle est emportée par le manège désenchanté de la vie, un manège figuré par un très beau décor tournant. Un décor minéral et froid, archétypal de nos grandes villes et de notre époque. Un décor sobre mais protéiforme, qui tourne sur lui-même dans une ronde pluvieuse un peu triste.
Harper finit par fuguer. Elle s’accorde une parenthèse de deux jours dans sa vie de contraintes. Elle quitte fille, mari et patron pour rendre visite à son père, plongé dans me coma à l’hôpital. Quarante huit heures de pause pas vraiment joyeuse, même si elle trouve le temps de chercher un peu d’amour, ou au moins un peu de tendresse, dans des rencontres furtives.
Harper est à un âge charnière. Si elle est une mère confrontée à l’adolescence de sa fille, elle est encore, aussi, une (petite) fille qui réclame l’amour de sa mère. « Moi je voulais être aimée sans condition. Toi tu voulais être aimée plus que tout le monde. Je crois qu’on s’est déçues mutuellement. » Quarante huit heures qui bousculeront les certitudes d’Harper Regan.
Marina Foïs incarne ce personnage paumé avec une sobriété qui colle bien à l’humeur du personnage. Certains trouveront cela ennuyeux, mais c’est la vie d’Harper qui l’est ! Et il ne s’agit pas ici de faire un spectacle comique, même si beaucoup de répliques sont drôles.
Marina Foïs est de toutes les scènes ; elle affronte vaillamment les deux heures du spectacle. Elle est épaulée par des seconds rôles impeccables (avec une petite réserve pour Caroline Chaniolleau, dans le rôle de la mère). Tous les comédiens, à part Marina Foïs (Harper Regan) et Alice de Lencquesaing (Sarah Regan) jouent plusieurs rôles, ce qui renforce à la fois la duplicité des personnages et l’interchangeabilité des individus.
Bien que le côté théâtral du spectacle soit résolument assumé (rôles multiples, décor symbolique, régisseurs visibles), Harper Regan est une pièce qui sonne vrai. Nous suivons avec intérêt la vie ordinaire d’Harper Regan, au point de nous faire parfois oublier que nous sommes au théâtre.
Un petit bémol : la sonorisation génère un écho métallique léger mais particulièrement pénible.
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 28/01/2011