Première scène, l’enterrement d’un enfant, veillé notamment par sa mère, une jeune femme qui ne semble pas avoir plus de vingt ans. Ses parents, leurs amis, nul ne peut suivre le minuscule cercueil jusqu’au lieu où il sera enterré. C’est l’heure de partir travailler, c’est l’heure d’aller couper la canne.
Jean-Baptiste et Magdeleine, jeunes mariés, vivent dans un batey (nom créole pour les plantations de canne à sucre). Ils sont haïtiens, leurs chefs, dominicains.
Et même si les deux républiques se partagent la même île, si l’on est né à l’est ou à l’ouest, ça change tout. Exploités, à peine nourris, contraints de se laver dans les canaux d’irrigation, les Haïtiens qui travaillent dans les plantations dominicaines n’ont aucun droit ou presque. Si la République dominicaine se porte plutôt bien grâce à son industrie touristique ou à la vente de sucre, la situation économique en Haïti est catastrophique. D’où le départ de nombreux Haïtiens chez leurs voisins. Un départ synonyme de désespoir.
Mais quand le touriste se rend en République dominicaine pour profiter des plages de sable fin il ne voit rien de tout cela. C’est justement pour attirer l’attention des occidentaux que Claudio del Punta a passé plusieurs mois dans un batey, aux côtés des travailleurs haïtiens, afin de réaliser son dernier long métrage. Il a choisit de faire une fiction. Le documentaire n’est jamais bien loin. " Tout est exactement comme dans le film, explique-t-il. Oui ils se lavent dans les canaux, oui ils vont aux ‘toilettes’ dans les plantations, oui ils n’ont rien à manger. Et c’est même largement pire, il y a encore plus de violences. " Sans compter le racisme.
Magdeleine veut s’en aller, retourner en Haïti, à quelques dizaines de kilomètres de là, de l’autre côté de la frontière. La perte de son enfant suivie d’une tentative de viol par un gardien dominicain ont été le déclencheur. C’en est trop, Magdeleine parvient à convaincre son époux. Accompagnés par Pierre, un jeune coupeur de cannes de 14 ans, totalement dévoué à Magdeleine, et sous la protection du médecin du batey, ils finiront par prendre la route. L’arrivée ne sera pas forcément conforme à leurs souvenirs, idéalisés par le temps, inconsciemment sublimés tant les conditions de vie dans le batey étaient rudes…
Un film bouleversant. Un film militant, d’un esthétisme indéniable, respectueux des personnes, silencieux. Les plans sont longs, rasant les plantations ou les taudis dans lesquels s’entassent les Haïtiens. Zoom sur leur visage, sur leur regard, dans lequel on peut lire un immense désarroi, une souffrance indescriptible, une question : pourquoi nous ?
Claudio del Punta, dont la filmographie est marquée par les questions d’immigration et la nécessité de s’ouvrir à l’autre, n’a pas choisit d’évoquer cette situation par hasard. " C’est un cas d’exploitation d’autant plus épouvantable qu’il est systématique, méthodique et institutionnalisé, insiste-t-il. Tous les travailleurs haïtiens sont utilisés, traités comme des esclaves, et tous leurs droits sont bafoués. " A quelques centaines de mètres des hôtels de luxe fréquentés par les touristes européens et américains.
La majorité des acteurs sont amateurs et vivent dans le batey même où a été tourné Haïti Chérie. Le film a renforcé leur envie d’avoir un jour une vie normale, de parvenir à sortir de cette prison dont les barreaux ne sont pas en acier. Cette prison où les barreaux sont les cannes à sucre qu’ils continuent aujourd’hui de couper, encore et encore.
Anne Lucie Acar
© Etat-critique.com - 26/06/2008