Voici la dernière création du chorégraphe britannique d’origine bangladaise, qui, oscillant entre tradition et innovation, sera présentée au Théâtre des Abesses jusqu’au 15 mai.
Le titre est un peu trompeur : Gnosis n'est en fait que le dernier morceau de danse prévu par le programme, et malheureusement il ne dure que 25 minutes, c’est-à-dire un tiers du spectacle. Les deux chorégraphies qui précèdent (l’une, signée Gauri Sharma Tripathi, et l’autre, Sri Pratap Pawar) ne sont pas de nouvelles créations, mais un hommage, dirais-je, à la dance indienne traditionnelle dans laquelle Khan a été formé dès l'enfance, le kathak.
Noir. Soudainement, du fond, un chemin s’illumine au centre de la scène ; une figure (Yoshie Sunahata) apparaît et s'avance jusqu'à un grand tambours taiko placé à la fin du chemin. Tout est dans le silence, l’atmosphère sacrée, solennelle. Dos au public, la jeune japonaise commence à frapper sur le tambours, dans un crescendo qui fait frémir le public.
Ainsi est introduit Akram Khan, qui dansera en solo pendant que cinq musiciens l’accompagnent : sur une mélodie indienne (construite par le son du sithar et des tablas et la voie de Faheem Mazhar), ce sont les gestes du kathak, que Khan montre posséder entièrement, avec une maîtrise extrême du rythme et du corps dans l’espace. Entre ampleur de mouvements et brusques arrêts, jeux fluides de mains et rapidité de pieds, ornés de cymbales, sa danse transmet toute la sagesse de sa tradition, et le passé semble éternel.
Après, donc, Polaroid Feet et Tarana, suit un moment tout à fait inattendu, où Akram Khan prend le micro et parle au public, en présentant ses musiciens et en faisant de bonnes blagues. Il improvisera, ensuite, vocalement et physiquement sur les mesures rythmiques du kathak en duo avec Sanju Sahai aux tablas. C'est un moment exhilarant, peut-être un peu « petite leçon de danse et musique indiennes », mais certainement un moyen efficace de faire connaître les trames de la construction artistique traditionnelle du kathak.
La vrai surprise de la soirée est (enfin !) Gnosis, et avec cela, Yoshie Sunahata : c’est autour d’elle, en effet, que tourne la représentation, et c’est elle, plus que Khan, qui crée l’ambiance majestueuse et rituelle requise par l’histoire racontée - la cécité volontaire à laquelle s’est soumise la reine Ghandari, personnage de l’épopée hindoue Mahabharata. Ayant quitté ses tambours taiko, sa présence sur scène est d’une profondeur exceptionnelle ; ses capacités vocales et ses mouvements remplis de sens, rappelant parfois des cérémonies sacrées japonaises, assurent la réussite de la pièce et l’enthousiasme du public.
Si on regrette, par moments, que les possibilités expressives qui dérivent à Akram Khan de sa formation, à la fois, dans le kathak et dans la danse contemporaine, ne sont pas suffisamment exploitées – c’est la tradition qui l’emporte, sans aucun doute – on apprécie ce spectacle pour le message qu’il semble transmettre : utiliser le corps et la danse, dans la musique, pour communiquer un sens spirituel, même en racontant les histoires qui recèlent ce sens, ce n’est pas une affaire obsolète ni locale, mais moderne et globale.
Flavia Ruani
© Etat-critique.com - 19/05/2010