On sait tous à quoi ressemble un champignon atomique ; ce que l’on ne sait pas, c’est ce qui se passe en dessous !
Dans sa BD Hadashi no Gen (littéralement Gen aux pieds nus), Keiji Nakazawa s’inspire très largement de sa propre enfance pour nous expliquer ce que subissent les gens et comment ils survivent à une explosion atomique.
Vertige Graphic nous gratifie d’une très belle édition de l’intégralité (10 volumes pour 2 700 planches, présentées dans le sens original de lecture) de l’épopée de Gen, un Japonais qui grandit à Hiroshima et se retrouve confronté à l’indescriptible horreur atomique.
Autant le dire tout de suite, certains trouveront le dessin de Keiji Nakazawa insupportable car trop caricatural : les personnages volent à travers la pièce lorsqu’ils se prennent un pain et ont des émotions exacerbées (larmes de crocodiles, sourires toutes dents dehors, traits grimaçants…).
Ces mimiques excessives laissent à penser, au début du premier tome, que la vie pendant la guerre n’est pas si dure : certes les enfants ont faim et souffrent des privations liées à la guerre, mais enfin lorsqu’ils rient, ils ne font pas semblant !
Les personnages en eux-mêmes ont une dimension caricaturale : le père est sévère à outrance, la mère douce et gentille, la sœur exemplaire, le petit frère polisson, le grand frère fier, et Gen brave et courageux…
Et pourtant, si la forme est outrancière, le fond est grave ; l’auteur nous offre un très intéressant témoignage et, par le biais de cette histoire, nous apprend beaucoup sur l’Histoire. On pensera inévitablement à Art Spiegelman à qui l’on doit le formidable Maus (dans lequel il narre l’histoire de son père, survivant d’Auschwitz), qui signe d’ailleurs la préface de Gen.
Le père de Gen, quant à lui, inculquera à son fils des valeurs profondes d’humanisme et de tolérance : il lui apprendra à respecter les individus quelle que soit leur origine et à comprendre que la guerre n’est pas (et ne doit pas être) la traduction de la haine des peuples.
Pacifiste convaincu, il n’hésitera pas à prendre ouvertement position contre la guerre, ni à défendre le Coréen du quartier (considéré par les autres comme un sous-homme), même s’il doit pour cela subir l’opprobre de ses voisins et voir son fils aîné devenir kamikaze pour racheter l’honneur de la famille.
Ces valeurs permettent à Keiji Nakazawa d’éviter de tomber dans une vision revancharde ou manichéenne avec d’un côté les bons Japonais et de l’autre les méchants américains, d’autant que l’auteur a pris le temps avant de s’atteler à son chef d’œuvre, puisqu’il a écrit avec 25 ans de recul sur les événements.
Et, pour revenir au graphisme, on peut se demander s’il ne sert finalement pas la narration dès lors que, lorsque les choses sérieuses commencent à la fin du premier tome, l’horreur n’en est que plus frappante et poignante.
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 28/07/2009