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Mercredi 23 Mai 2012Art-scène

 Fuegogratis

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Jordi COLOMER

Musée du Jeu de Paume - 1, place de la Concorde 75008 Paris - Jusqu’au 4 janvier 2009

Et ta critique ?




Rétrospective passionnante du protéiforme plasticien espagnol Jordi Colomer jusqu’au 4 janvier au Musée du Jeu de Paume.


Né à Barcelone en 1962, Jordi Colomer est élève de l’EINA, école d’art et de design de Barcelone, au début des années 80, puis poursuit ses études à la Faculté d’histoire de l’art et participe à la création du magazine Artics comme graphiste et rédacteur, avant d’entrer à l’École d’architecture de Barcelone. Parallèlement à l’urbanisme, son intérêt se développe pour le théâtre moderne et contemporain.

L’architecture et le théâtre sont ainsi les deux points d’ancrage d’une oeuvre inventive exposée dès 1986 à la Fondation Joan Miró de Barcelone, où il montrait des sculptures créées à partir de maquettes d’architecture détournées (Prototips Ideals) qui sont aussi au coeur de la rétrospective très complète que lui consacre le Musée du Jeu de Paume jusqu’au 4 janvier prochain.

Sculptures/maquettes, installations, vidéos... l’art de Jordi Colomer est hétéroclite et sans cesse en recherche de sens.

A ce titre, Les Villes (2002) est assez emblématique qui se présente comme une double projection, échappant ainsi aux formes de narration traditionnelles. Deux écrans diffusent une séquence trompeusement similaire. Sur l’un, une jeune femme en pyjama est suspendue à une corniche et finit par tomber dans le vide. Sur l’autre, le même personnage parvient à atteindre une fenêtre. En arrière-plan, des jeux de cubes en constant mouvement figurent les mutations d’une ville abstraite. Colomer rejoue ici une situation typique du premier cinéma comique qui n’est pas sans évoquer, par exemple, Harold Lloyd).

Autre installation vidéo, Babelkamer, évoque un espace où les discussions et les récits circulent en permanence. Une roulotte tapissée de rouge, avec des sièges disposés face à face. À l’intérieur, un film en noir et blanc est diffusé sur deux petits écrans plasma (Aurore de F. W. Murnau, 1927). Pendant trois jours, cette même roulotte, installée dans un centre commercial à Bruxelles, a été le lieu de rencontre de plusieurs duos de sourds-muets. Sur deux grands écrans plasma situés en face de la roulotte, on assiste ainsi à la conversation qui a eu lieu entre Ingrid, francophone, et Sophie, néerlandophone. En même temps que leur échange était enregistré, des sous-titres dans les deux langues étaient insérés en temps réel par des traducteurs. L’ensemble du dispositif donne lieu à une superposition de langues et de langages et suggère l’idée d’une Babel muette. En mettant en avant le contraste entre fiction et émotion réelle, il interroge la possibilité de traduction des sentiments et le rapport qu’ils entretiennent au silence.

Toujours la vidéo, mais dans une utilisation plus théâtrale avec En la Pampa (2007-2008), une fiction divisée en cinq épisodes autonomes diffusés en boucle. Sur le modèle du road movie, un couple se livre, dans le désert d’Atacama, au nord du Chili, à des occupations et à des discussions capricieuses et énigmatiques. En la Pampa fonctionne par accumulation d’instants sans lien fonctionnel ni articulation narrative et reflète ainsi la relation décousue entre un homme et une femme.

Mais c’est sans doute la série de performances photographiées dans diverses grandes villes du monde, baptisée Anarchitekton (2002-2004), qui est la plus représentative de l’univers de Jordi Colomer. Baptisée ainsi en référence au groupe Anarchitecture, fondé par l’artiste américain Gordon Matta-Clark, cette série jette aussi un oeil du côté des  Architectones, nom donné par Kasimir Malevitch à ses modèles en plâtre d’architecture formelle dégagée de toute préoccupation fonctionnelle. On y voit un personnage nommé Idroj Sanicne (Jordi Encinas à l’envers), double imaginaire de l’artiste, manifestant seul dans les villes de Barcelone, Brasilia, Bucarest et Osaka en brandissant, en guise de banderole, les modèles réduits de bâtiments emblématiques de l’urbanisation moderniste de ces villes. Revendication ou position critique ? Colomer laisse planer le doute, mais le renversement des échelles, renforcé par l’exposition des maquettes qui ont servi au cours des différentes performances, invite au questionnement de la place que nous occupons dans la ville, et de nos rapports avec l’architecture et le monument.

Une dizaine d’autres vidéos et/ou installation complètent cette exposition, sinon exhaustive, du moins très significative du travail militant mené par cet artiste à part dans le monde de l’art contemporain. Et pour ceux qui souhaiteraient aller plus loin dans la découverte de l’artiste, on signalera l’excellent catalogue de l’exposition intitulé Fuegogratis et édité au Point du Jour.


Joël Fompérie

© Etat-critique.com - 15/12/2008