N’attendez pas la Toussaint pour vous précipiter sur cette lecture ! Pour un peu, elle vous réconcilierait avec les enterrements : tant de choses y passent dans si peu de mots.
Six enterrements, donc. Dans l’ordre : un scénariste de cinéma, un ancien résistant, un écrivain, un notable corse, un homme politique, un immigré clandestin.
Cet ordre des apparitions ne correspond pas à l’ordre des disparitions. Autrement dit les chapitres ne suivent pas l’ordre chronologique des enterrements, qui s’étalent sur une dizaine d’années, et le lecteur curieux peut se demander ce qui a déterminé ce choix. Ce n’est pas l’ordre alphabétique, non plus, alors… En tout cas le choix de feu Rafaël Kuderski, pour conclure le livre et la liste, est parfait (Kuder-qui ? Ah oui, vous connaissez… Hypocrite, va !).
Parmi les défunts, la moitié ont eu un rôle politique, secondaire le plus souvent. Ce fut le cas de Maurice Kriegel-Valrimont, mort et enterré dans l’indifférence générale, au grand dam de l’auteur. Qui s’en étonnerait, à part elle ? En politique, l’éloge de la nation va rarement aux modestes, qui ne font pas assez de bruit de leur vivant pour cela.
Au demeurant, beaucoup de jeunes résistants de la seconde guerre mondiale, à l’image de Kriegel-Valrimont, ont ensuite survécu soixante ans dans l’ombre de leur heure de gloire, comme d’anciens champions sportifs. Leur mort anonyme ressemble aussi à celle de stars du cinéma muet, dont le pseudonyme rappelle seul les grands rôles, comme le nom de guerre des résistants, accolé à leur état civil, rappelle qu’ils ont fait partie d’une autre famille, il y a longtemps.
Peut-être le chapitre le plus haut en couleurs est-il celui consacré à Robert Feliciaggi. Il s’agit de la seule mort violente du livre. A l’itinéraire corse de cet "homme à services", comme le présente Ariane Chemin, il n’y aurait rien à ajouter pour verser dans la caricature du microcosme corse. Même l’ironie peut s’y introduire sans y avoir été invitée, dans une phrase telle que : "Le vent soufflait tellement fort, ce soir-là, que personne n’avait entendu les coups de feu" (page 73).
En avant-propos, Ariane Chemin, journaliste de métier, se défend d’avoir fait un travail de journaliste, excipant des sentiments personnels qu’elle éprouve pour chacun des défunts. Pour autant, sa subjectivité annoncée n’est jamais une entrave à la relation des faits. Si ce n’est pas du journalisme, alors c’est mieux que du journalisme.
En fait, il s’agit d’un livre atypique et symptomatique. Atypique, parce qu’il n’appartient à aucun des genres littéraires canoniques, mais plutôt à un genre bel et bien journalistique, celui du reportage. Symptomatique, dès lors, parce qu’il nous rappelle que plus aucun journal en langue française ne diffuse ce type d’écrit, n’investit dans le travail long, d’enquête ou de mémoire d’abord, d’écriture ensuite, qui seul permet de produire autrement que par hasard des textes tels que Fleurs et couronnes.
En attendant que la presse nous donne de nouveaux de tels bonheurs de lecture, on achève la lecture de ce reportage avec l’envie de le saluer : Chapeau ! Chapeau bas.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 15/09/2009