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Mercredi 23 Mai 2012Art-scène

 Fabrice Luchini lit Philippe Muray

Fabrice Luchini lit Philippe Muray

Fabrice LUCHINI

Les lundis 22 et 29 Mars. Dimanche 28 Mars. Théâtre de l'Atelier - 75018 PARIS

Et ta critique ?




Un petit théâtre, caché par les immeubles bobos du XVIIIème arrondissement. Sur la place Charles Dullin, le public s'impatiente, certains cherchent à avoir des places, même si la salle est déjà comble à l'intérieur.

 

'' C'est pas normal. '', dit la petite dame à côté. ''C'est pas normal, c'est parce que c'est lui ; c'est pas normal. Les gens y viennent pas quand il y a une lecture. C'est pas normal. C'est Luchini.''

Oui, Madame, ce n'est pas normal. Le public qui vient voir Fabrice Luchini ne l'est pas. Il y a de tout ce soir, qu'on aille de la famille typée XVIème- au grand complet- aux sac à dos usés des bobos, dispersés sporadiquement dans la salle, un œil sur le Télérama (qu'ils froissent nerveusement), et un autre très critique sur les étudiants qui se trouvent au balcon.

D'autres se demandent ce qu'on va entendre ce soir. On se croirait au restaurant. On va commander. On ne sait pas, on hésite. Du Céline, du Jouvet, un peu de Molière , un zeste de La Fontaine, du Chrétien de Troyes ou du Roland Barthes ? On ne regarde pas la carte. On y va à l'aveugle. On fait confiance au Maître. ''On sait que de toute façon, c'est de l'or en barres, avec lui.'' On sait de toutes façons, que chacun va prendre une part de gâteau.

Une petite table, trois livres, un verre d'eau. Le reste, c'est à la voix de le faire. ''Les femmes ne jouissent que par l'oreille.'', disait Duras (même si elle est bien épinglée par une improvisation de Luchini). Et la majorité du public est féminin. Ces femmes (fans de Christine Angot ? Mauvais choix.) qui viennent seules, jamais entre amies, parce que Fabrice, tu comprends, ça, ça ne se partage pas. Elles se regardent, jalouses. Il fait très chaud, dans la salle.

Luchini entre, la danse commence.

Le menu du jour annonce des textes pimentés de Philippe Muray (mort en 2006), essayiste, sociologue, dévoreur cruel et sarcastique du paysage désespéré et désespérant de la bêtise humaine de ces dernières années, agrémentés de quelques extraits de Cioran (''pour faire passer''), d'une philosophie pessimiste mais extrêmement jouissive. Le public déplie sa serviette, et serre ses couverts dans ses poings.


On écoute.

On rit.

On boit les paroles.

Et Luchini sert merveilleusement cette grand' messe du théâtre, en grand prophète insolent qu'il est.

 

Les textes de Muray sont d'un sarcasme à en couper le souffle, d'une actualité politique démente, puisque l'un parle de la création des emplois jeunes de Martine Aubry, (dont les futurs '' membres de milices poétiques ''), et l'autre, du '' sourire à visage humain '', de Ségolène Royal, un véritable ''spectacle de science-fiction '', pour Muray.

On déguste.

Du petit lait.


Et ces observations acerbes, ce sarcasme immense de Muray, ressort grâce au phrasé inimitable de Luchini.


Cioran, quant à lui, rajoute un peu de poivre de pessimisme sur ces textes. Le fait d'avoir mis en parallèle ces deux auteurs montre le réel plaisir que l'on peut avoir à critiquer l'apathie et le non-sens de la bêtise humaine d'aujourd'hui.

Et ces sarcasmes ressortent encore plus avec la voix de Luchini ; quand on lit le texte, avant le spectacle, on ne s'arrête pas sur tout, on ne voit pas si la virgule est si importante que ça. Grâce à Fabrice Luchini, que ce soit dans ce spectacle là, ou bien dans ses spectacles sur Céline, La Fontaine, Nietzsche, Baudelaire... on atteint une immense clarté du texte, on acquiert le sens, on comprend enfin les phrases et les choses. On écoute, et on assimile un à un les mots. Luchini en véritable héraut de la langue française.

 

Plus tard, encore, le public rit aux éclats. On applaudit à tout rompre. On refuse de sortir de la salle. On refuse de le laisser sortir.

Pour trouver (quand même) un point négatif, on aurait nettement préféré avoir un Luchini entrant avec sa pile de bouquins dans les bras...mais '' tout est dans la tête ''.

A la sortie, la pause cigarette bat son plein. On rit, on répète les phrases. On cite. Les portables s'allument. Et merde, ils n'ont pas compris. L'époque n'a pas compris. Le portable, les conversations téléphoniques époumonées dans la rue, le métro, les trains, c'est '' le dégueulis du privé sur le public ''...''Les gens se vengent des services qu'ont leur rend'', disait Céline.

Il faudra de nouveau une piqûre de rappel (ou des ''agents d'ambiances'' ) pour certains. Éduquer le public...et ne pas accepter le fait qu'il applaudisse à l'entrée des acteurs, surtout ceux qui sont célèbres. Et merci, de ne pas commenter les textes pendant que le Maître met la table, merci.


Courez voir Fabrice Luchini. Courez voir les textes de Muray, même si le théâtre est plein, et que l'on refusera bientôt du monde (comme au théâtre de la Gaîté il y a quelques années pour Le Point sur Robert, un autre spectacle de Luchini). On en ressort les oreilles pleines. On en ressort scrutant le moindre détail. Et au bout de quelque temps, parce que le spectacle se mâche et se remâche sans modération ; et au bout de quelque temps, se dire que Muray, que Céline, et bien d'autres aujourd'hui ont raison : notre temps se roule dans la fange de son immense bêtise...

 


 

http://www.theatre-atelier.com/spectacle-fabrice-luchini-lit-philippe-muray-54.htm


Catherine Sybille

© Etat-critique.com - 21/03/2010