Une vraie raison d'ouvrir les yeux !
Première carte blanche « collective » au musée Bourdelle, l'expo En mai, fais ce qu’il te plaît! est consacrée à la création contemporaine - dans les domaines de la sculpture, installations, films, photographies et peintures - et à la diversité de leurs pratiques et approches.
Une vraie raison d’ouvrir les yeux : la nouvelle installation vidéo de Tania Mouraud : Face to Face.
Une casse près de Duisbourg, ou pour être précis, la plus grande casse d’Europe. Tania Mouraud va à la rencontre d’une puissance destructrice industrielle démesurée et nous met face à face.
Face à face avec notre fragilité.
Face à face avec le monde d’en bas, celui que l’on évoque à demi-mot, sans jamais s’y confronter.
Face à face avec nos attitudes, nos habitudes, nos certitudes, pour mieux les dépecer, les interroger, les confronter.
Les six crocs de la pince mécanique, araignée géante, survole son territoire, effleure ses proies, puis fond sur elles, se plante, presse, brandit entre ses mâchoires, broie, avant de recracher ce qu’il reste. Des gerbes de lumière éclaboussent l’écran tandis que la pince soulève ses cadavres, des pluies d’ombres ponctuent ce recyclage sans fin.
Chorégraphie des machines, mouvements hypnotiques, respiration rauque des grues devenues humaines. Elles font le sale boulot.
Dans le public, des enfants murmurent : « Il y a des méchants ». Pourtant, nul humain dans ces images, mais de la violence oui, la beauté cruelle de ces morts industrielles, ces machines écrasant d’autres machines, les nôtres, nos objets familiers, nos voitures, nos machines à laver, nos « bon débarras », nos « on va en acheter un(e) autre ».
Les méchants, qui sont-ils ? Nous, nos consommations excessives, notre désintérêt des conséquences. Nous, les wagons de l’histoire, notre mémoire courte, les galops fascistes toujours prêts à redémarrer. Nous, nos petites négligences, nos écrasements volontaires de l’humain. Nous et la toute-puissance des machines.
Passage de wagons.
Ecran coupé en deux, moitié ciel, moitié métal. Ecran saturé, montagnes étincelantes de déchets, de ferrailles. Accumulation, prolifération, contagion de tout l’espace, démesure tandis que toute mesure, tout repère disparaissent. Frottement temporel : les wagons allemands font la navette d’un bord de l’écran à l’autre, wagonnets chargés de squelettes d’acier, mouvements et temps horizontaux. Derrière, les trajectoires élancées de la grue, mouvements verticaux qui rythment de sa temporalité répétitive le glissement infini des wagons.
Les plans larges où la machine-grue, plantée jambes écartées, trône et règne, alternent avec des plans où les matériaux, carcasses, voitures, débris de consommations excessives, s’emparent de l’espace, nous immergent dans leur condition éphémère, mortelle, recyclable.
L’image parfois se trouble, tremble, l’image est émotion, s’éloigne en douce d’un rendu technologique trop lisse, trop parfait. Elle appuie sur notre conscience, irrite nos yeux, nous fait trébucher, et nous voilà pris, secoué, violenté, saisi par les pinces, confronté, interrogé.
Face to face, ce sont tous les face-à-face politiques, idéologiques, écologiques, que l’on souhaiterait entendre, toutes les confrontations que n’ont pas encore eu lieu, tous les corps à corps qui se jouent dans l’ombre, dans les cercles de plus en plus larges de nos fuites en avant.
Perrine le Querrec
© Etat-critique.com - 27/05/2010