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Jeudi 23 Février 2012Art-scène

 Et l'enfant sur le loup

Et l'enfant sur le loup

Pierre NOTTE et Patrice KERBRAT

Théâtre du Rond-Point- 6 janv. - 13 févr., 21:00 salle Jean Tardieu dimanche, 15:30 relâche les lundis et le 9 janv.

Et ta critique ?




Pierre Notte s’attaque à l’abominable inceste. Une cruauté mise à distance par un conte théâtral habilement mené.


Face à la cruauté du réel et à la pornographie télévisuelle, comment théâtraliser l’innommable ? Chaque soir apporte avec son 20h son lot de malheurs dans chaque foyer. Une imagerie directe et froide. Pas de représentation pour protéger l’âme et valoriser l’info, la décentrer. Prends l’info et décrypte, digère ou sois nauséeux.

Pour débuter, Pierre Notte s’inspire d’un fait divers autrichien. De cette abominable bête qu’est Josef Fritzl. Un homme a pu, durant 25 ans, séquestrer, violer, engrosser sa propre fille, assassiner l’un des enfants né de ses viols. Le sommet d’une tragédie contemporaine, loin de l'Oedipe antique sur lequel de nombreuses cultures se sont appuyées. L’abomination dans toute sa splendeur. Une inhumanité qui renvoie à chacun la capacité diabolique de l’homme à inverser les valeurs pour basculer dans une imagination perverse, humiliante, avilissante. La famille, le couple, ce duo générateur de tensions finit souvent par être une négociation de compromis et d'indifférences qui en laisse toujours un sur le carreau

Ici, la distanciation testée par Kerbrat est moins transfigurée que celle de Brecht et d’Arturo. Patrice Kerbrat met en scène une boîte sur tréteaux comme dans le théâtre japonais. L’espace est caché derrière un simple rideau tiré. On montre un épisode, une farce amère itinérante. Rien d’immuable. Le père et la mère séquestrent une jeune fille de 17 ans enceinte du père. Le jeu est volontairement distancé, froid. Le texte est dit sans émotion réelle, sans cabotinage. Le père engrosse sa fille pendant que la mère fredonne une chanson réaliste pour mieux se mentir à soi-même, pour ne pas basculer dans la folie.

Judith Magre a beau dire élégamment « si seulement on pouvait redevenir humain », le tragique a lieu. Fatalement, la lutte contre la monstruosité s’épuise et baisse sa garde. Trop grave pour basculer dans une farce d’Aristophane, le tragique plane durant une heure. Une heure pendant laquelle le spectateur reste à distance mesurée du récit. À la jonction du regard de Notte et du spectateur surgit une seule fois l’intolérable culpabilité : le père descend rejoindre sa fille et fait entendre le râle du coït avec sa fille.

Pour rythmer l’action, la narration du conte est menée énergiquement par Pierre Notte lui-même. Ce loup plus humain que cet homme-loup-pour-l’homme assure la narration avec une diction et une logorrhée qui agissent comme une respiration infantile décompressant les situations intenables. Une interprétation soupape de sécurité, précautionneuse, interrogative, entre celle d'un coryphée antique et du loup Tex Averyesque.

Judith Magre et Jean-Jacques Moreau ont le faciès d’une humanité bienveillante. Un âge inspirant la sagesse et la compréhension. Leur normalité ne fait qu’accroitre la banalité du cruel.

La pièce réussit par la forme à parler d’un sujet pris en charge habituellement par les médias sans aucune distance. À cet égard, on saluera l’interprétation, le jeu, et la mise en scène d’un spectacle fondé sur un juste équilibre. Une excellente mise à distance. À voir pour réfléchir sur l’insoutenable tragique contemporain et prévenir chacun de la bête sommeillant en l'homme. Cathartique.

http://www.theatredurondpoint.fr/

Dossier pédagogique pour préparer les enfants à la représentation 


Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 21/01/2011