Vive l'Art Dégénéré !
En 1937, le petit Adolph H. de Munich, artiste raté et homme médiocre, cependant dictateur d'Allemagne par la grâce du peuple, décidait d'organiser le musée de ses détestations en matière artistique. Ce fut l'exposition intitulée "l'Art Dégénéré" destinée à montrer dans quelle fange étaient vautrés les artistes contemporains ô combien décadents se moquant de l'idée de Grandeur, peu soucieux d'harmonie, de belles formes et encore moins de respect des règles, fussent celles de l'Art. Entre autres donc Marc s'y trouva accroché avec Paul Klee, mais le pire parmi ses pairs à y être épinglé, ce fut leur doyen Emil Nolde avec pas loin d'une cinquantaine de toiles exhibées à la vindicte. Tant mieux.
Emile Hansen, qui prendra le nom de son village natal "NOLDE" à la frontière de l'Allemagne et du Danemark, est un homme du Nord. Sa peinture est robuste, élémentaire et colorée sans manière, avec la force d'une palette franche aux tons audacieux. Le Monde ramené à l'essentiel, c'est la couleur, ce qu'Emil Nolde a parfaitement réalisé.
Disons le tout de suite, cet artiste est un des pères fondateurs de l'expressionnisme allemand du début du XXème siècle. Assez peu connu en France, le Grand Palais nous le fait découvrir avec cette rétrospective fort bien documentée et conçue avec soin. Pas moins de 90 tableaux et 80 aquarelles, dessins et gravures sont exposés. Les aquarelles retiennent particulièrement l'attention; il s'agit de ces "Phantaseins" étonnantes autant qu'inquiétantes que Nolde appellera ses images non peintes.
Car en 1941, Nolde est officiellement interdit de peindre comme d'exposer ses oeuvres. Alors, en cachette, il réalisera des aquarelles, très nombreuses, autant qu'il put durant ces années sombres, pour continuer d'exister quand même, secrètement, et secrètement espérer qu'un beau jour, de toutes ces images il pourrait faire de véritables tableaux.
Chez Nolde tout est sujet, motif possible. Il est curieux. Il va participer à un long voyage dans les colonies allemandes de Nouvelle Guinée en 1914. Il en ramènera des portraits saisissants des "sauvages" qui le fascinent à l'instar de nombreux artistes de son temps. Ses nombreux carnets, car il ne cesse pas d'écrire aussi son journal, rapportent également son sentiment nostalgique de ces peuples proches de la Nature, dignes et attentifs aux équilibres cosmiques. Tout ce qu'il voit disparaître en occident "civilisé". Et cela le touche de près. Dès ses premières toiles, que l'on pense aux "Géants de la Montagne", il convoque les mythologies nordiques et leurs divinités chtoniennes massives. Il n'y renoncera jamais. Ses paysages sont souvent rudes, terre écrasée, cieux lourds, nuages fuyants, s'éclairent quelquefois de flamboiements crépusculaires où rouges et noirs dominent. Il y a encore des tournesols, Nolde a admiré Van Gogh, mais les siens sont des éclipses.
Et la mer ! Elle mobilise plusieurs séries de toiles superbes. C'est une mer énorme, épaisse, sans rivage, vue du gouffre.
Un dernier mot encore: les principales oeuvres qui lui ont valu sa place éminente au salon de l'Art Dégénéré, sont celles qui traitent de l'histoire sainte, celle de Jésus, depuis sa naissance jusqu'au Golgotha. C'est qu'il a rendu à ce personnage dont on a voulu faire un dieu, sa condition d'homme et d'homme juif. L'ensemble que Nolde a réalisé là est exceptionnel, digne des maîtres anciens mais avec des bouches vermeilles qu'ils n'auraient pas osés".
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 11/12/2008