Et un premier roman, un ! pas de ceux dont on a le plus parlé dans la noise médiatique qui est le prodrome de toute rentrée littéraire, mais probablement pas le plus mauvais non plus.
Jeremy est un ancien enfant battu. Il a fui son Lyon natal et son père flic, réussi des études de droit brillantes à la Sorbonne, sous la coupe d’un père de substitution en la personne de son actuel directeur de thèse, le professeur Philippe Revel, et se prépare à la fois au doctorat et à la prise en charge de ses premiers travaux dirigés.
Elvire est une gosse de riches qui n’a pas fini sa crise d’adolescence et elle consent trois dîners par an à ses parents honnis. Ils habitent l’avenue Foch, elle étudie le droit à l’autre bout de Paris. C’est la rentrée, elle va découvrir son nouveau chargé de travaux dirigés.
Et que croyez-vous qu’il arriva ? Bingo ! vous pouvez vous lancer dans l’écriture d’un scénario. Attendez, non, il y a un truc original, là, tout de même… Voici : Elvire aime les filles, Jeremy aime les garçons. Le pluriel compte, pour Jeremy surtout, qui, parfois sous l’effet de la drogue, a tout du serial fucker. L’un et l’autre vont-ils réussir à vaincre leurs démons pour laisser une chance à leur histoire d’amour ? c’est l’enjeu du scénario. Un peu mince.
On l’aura compris, ce scénario ne constitue pas le point fort du livre. Même les éléments inattendus en sont au fond assez attendus, et l’histoire tourne vite au mélodrame poisseux, dans sa version happy end (un Tennessee Williams aurait foutu tout le monde dans le caniveau, là au moins on aurait pu pleurer dans les chaumières). Il y a certes un peu de piment dans ce mélo, mais on ne peut jamais se défaire de l’impression qu’il a été ajouté comme on ajoutait les condiments dans la cuisine du moyen âge : pour relever un plat insipide, et sans ménagement.
Reste le style, c’est souvent ce qui fait l’intérêt des premiers romans : comme ils se ressemblent tous un peu, ils font d’autant mieux ressortir ce qui fait l’originalité, ou non, de l’auteur. Quel est son style ? où sont les concessions à la mode et aux tics de langage de son époque ? au-delà du langage, sait-il construire son récit pour lui donner la forme la plus appropriée ou la plus heureuse ? etc.
Pierre de Vilno a du rythme et le sens de l’asyndète. Il reste quelques formules malheureuses ici ou là, qu’une relecture supplémentaire aurait envoyées au panier, mais dans l’ensemble cet auteur a le bon goût de na pas trop se servir de ses personnages pour faire des effets de manche. Il devrait même aller plus loin encore dans l’effacement, se garder d’expliquer sans cesse le comportement de ses personnages, scrupule de jeune auteur qui craint de ne pas être compris comme il le faudrait, et ne sait pas encore que c’est précisément là le destin de tout texte publié. Ce péché de jeunesse tire parfois le livre vers le roman psychologique, alors qu’on sent que ce n’est pas la pente naturelle de l’auteur, laquelle le mènerait plutôt à un discours indirect libre remis au goût du jour.
« Elvire n’a rien dit. Ne dit rien. Elle l’a laissé s’installer. S’installer. Elle laisse faire en se mettant sur le mode "test". A suivre. To be continued. Après tout, ne pas vouloir connaître, c’est se braquer. L’encourager, c’est s’encourager soi-même. Encourager ce lien. Elvire et Jeremy. Ensemble. On prend le pari. » (page 122)
Au milieu des nombreuses scènes de sexe (c’est un aussi roman érotique, nom d’une pipe) un mot revient souvent sous la plume de l’auteur, dans des situations très variées : la candeur. Eh bien ! faisons comme Elvire et prenons un pari : celui que Pierre de Vilno n’en restera pas à ce coup d’essai, et qu’il continuera de sa plume candide à nous montrer comment on vit à l’heure des textos (d’ici-là, il faudra bien que le Larousse fasse entrer dans ses pages le verbe « texter », dans le premier groupe, et qu’on en finisse avec les périphrases autour du SMS, qui occupe quand même de plus en plus les doigts des personnages de roman ces dernières années… Ou « textuer », je ne sais pas. Je crois que les canadiens utilisent déjà largement « texter »).
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 20/09/2011