L’eau grise, Eau-de-feu… Plus de cinquante ans séparent les débuts littéraires de François Nourissier, son premier roman paru chez Plon en 1951 , de ce qu’il faut bien appeler son crépuscule. Un crépuscule magnifique !
Et pourtant le sujet n’a rien de facile. Eau-de-feu est le récit d’une double déchéance, celle d’une femme et celle d’un couple. La première boit, le second trinque. Reine (c’est le surnom de Mme Nourissier) passe au fil des ans de l’alcoolisme mondain à l’alcoolisme tout court, pathologique. Et Burgonde, son mari, raconte ou évoque par le détail ce lent naufrage qui commence longtemps avant la vieillesse.
La vieillesse, elle, n’arrange rien à l’affaire : les séjours à l’hôpital deviennent plus fréquents, les combats plus mesquins. Et entre deux parties de cache bouteille, les tourments habituels mettent à mal le couple : "Le silence accepté, la trahison, les différents degrés du mensonge, la désertion d’un des membres de l’alliance et son passage à l’ennemi, la dissimulation des regrets et des songes" (page 80).
Rien de bien gai, direz-vous ? et pourtant on dévore le récit, je devrais écrire : on le boit jusqu’à la lie ! Parce que le style de Nourissier est admirable, et sa profondeur psychologique aussi cruelle que la vie elle-même. L’auteur, fidèle à son "système littéraire", tranche des morceaux d’humain qu’il dresse sous nos yeux, à peine cuits, avec un art consommé qui rend ses autobiographies presque plus romanesques que ses romans, plus denses en tout cas.
Les récits de François Nourissier s’apparentent toujours à une espèce de strip tease sans concession à la pudeur. Le full monty de l’autobiographie. Là où d’autres enjolivent ou escamotent, lui au contraire semble se complaire dans le peu reluisant. Plutôt que le torse bombé, il montre le gras du ventre ; et plutôt le bas ventre mou que le sexe au garde-à-vous. La plume, elle, est bien tendue. Ou plus exactement le stylo bille, puisque l’auteur est un adepte du stylo bille.
De ses défaites, Nourissier sait faire des victoires littéraires, Roman volé en était un bel exemple. Là, il fait dans le sordide, dans la veine du Prince des berlingots. Mais plus la matière est grise, plus son style étincelle, il hussarde de plus belle à chaque page, il écrit comme personne, c’est-à-dire comme plus personne. C’est un régal étonnant. Une ultime leçon de littérature peut-être : déjà Reine est morte, même si le livre ne le mentionne pas, qui a été fini avant ce dernier chapitre.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 22/07/2008