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Mercredi 23 Mai 2012Musique

 Discobiographie sélective

Discobiographie sélective

LA MANO NEGRA

Et ta critique ?




Naissance, vie et mort d'un groupe emmené par un certain Manu Chao, qui illumina la scène française entre 1988 et 1994.

Né le jour de l’été 1961 à Paris 15e, Manuel Chao aime le foot et la musique. Chez lui, on parle espagnol. Son père (Ramon Chao) est un journaliste qui côtoie les réfugiés opposants aux dictatures d’Amérique du Sud. A Boulogne Billancourt, puis à Sèvres, le jeune Chao, épingle le Che dans sa chambre, oscille entre ses deux passions, écoute Elvis Presley, Ray Charles, Chuck Berry… et puis les Clash. Les Clash en concert, la révélation qui le poussera, en 1980, à mettre le premier doigt dans l’engrenage en fondant Joint de Culasse (groupe où on trouve déjà son cousin-batteur Santi) qui carbure au punk-rock et à l’énergie renouvelable qui va avec.

Concerts, rencontres, influences… La scène rock indépendante française n’a pas encore fait son coming-out, mais s’y prépare sauvagement. Quelques influences latines dans les musiques, exit les Joints de Cul’, salut les Hot Pants ("chauds dessous" pas chics pour deux sous), qui tournent, tournent, tournent… Plus de 300 concerts (généralement aux côtés de la clique émergente… Chihuahua, Négresses Vertes, Béruriers Noirs, Garçons Bouchers, Rita Mitsouko…) et un skeud en 1987, Loco mosquito (Moustique fou !) le bien nommé, qui a pour seul intérêt de servir d’étalon, de point zéro aux futures évolutions (grâce à ce disque, on pourra constater à quelle vitesse un groupe peut s’améliorer en peu de temps !).

Split. Puis une nouvelle expérience avec Los Carayos (sorte de folk-world-rockabilly où l’on retrouve Manu aux côtés notamment de François Hadji-Lazaro, leader des Garçons Bouchers et fondateur des mythiques Boucherie Productions, emblématiques de la scène indépendante de l’époque).

En parallèle à Los Carayos, Manu Chao veut mettre un rêve à exécution : "Faire un groupe extraordinaire, que l’on n’ait pas besoin de répéter ou de se regarder". Une sorte de communion musicale instinctive, sentimentale et évolutive. Manu-Mano. Une main noire surgit d’une BD de Autheman et Rousseau. 1987. Manu, chanteur, auteur, compositeur réunit ses guerilleros dans un squat de Sèvres. Son frère Antonio (alias Tonyo del Borneo, trompette), le fidèle Santi (Santiago Caseriego, batterie), Daniel Jamet (guitare), Jo Dahan (basse), Philippe "Garrancito" Teboul (percussions) et Thomas Darnal (claviers) mettent ensemble la main droite dans le cambouis et la plaquent sur le mur. E viva la Mano Negra !




PATCHANKA
(Boucherie Productions -1988)

Farouchement attaché à la notion d’indépendance, le combo signe son premier album chez Boucherie Production. Plus qu’un disque : un paquet de dynamite dont l’explosion bienfaitrice viendra déboucher nos oreilles encore ankylosées par le frimas des eighties.

D’entrée, la messe est dite : l’éponyme morceau Mano negra prélevé dans la clameur d’une foule surexcitée annonce en quelques secondes la couleur : celle de cette improbable émulsion où rock, funk, reggae, salsa, raï, ska, rap, java cohabitent en français, anglais, espagnol, arabe dans une sorte d’harmonie désordonnée, de folie envoûtante, géniale et inexorablement attirante. A ce cocktail festif détonnant, la Mano a donné un nom : la Patchanka. "La Patchanka nos espera, La Patchanka is the wild sound". Entêtants ces rythmes effrénés venant de partout, qui s’entrechoquent, tantôt portés par les cuivres, tantôt par les percus, tantôt par le chant, les cris ou l’électricité. Fabuleux ces passages hispanisants, sur le thème du mal de vivre, d’une rare intensité, euphorisante (Mala vida, quelle chanson ! Et Indios de Barcelona, quelle fête !) ou poignante (Salga la luna, quel frisson !). Imparables ces rockabilly-rap-rengaines (Rock Island Line, Killin’rats), ces chansons réalistes à la sauce énergique (La ventura) ou ces ballades dépouillées (Takin’ it up). Beaucoup d’humour aussi (Noche de accion) . Bref, tout est là, dès ce premier album absolument incontournable qui fera une entrée fracassante à l’époque, avec pour toute publicité des prestations scéniques totalement débridées, pleines de sueur, d’engagement, de pogo et de délire inorganisé…

Remember, Fête de l’Huma 89, en première partie des Stray Cats ! Même les moins nostalgiques d’entre nous auront une petite larme qui coulera en en y repensant, pas vrai ?




PUTA’S FEVER
(Virgin - 1989)

Un tel pavé dans la mare vaseuse du rock français de l’époque ne pouvait laisser les majors indifférentes. Virgin saura trouver les arguments pour attirer en son giron nos farouches indépendants… Les fans de la première heure critiquent ce pacte avec le diable. Mais dès que sort ce deuxième album élégamment intitulé Puta’s fever ("chaude pisse" en français…), tout le monde revient à sa place, c’est à dire sur le cul. La suite parfaite de Patchanka. Aussi fort, aussi varié, aussi fou, aussi tout. Incroyable de pouvoir prendre autant de plaisir coup sur coup. Les Mano sont grands et leur public grandit avec : on est à présent dans le domaine du phénomène, ni plus ni moins. Démarrant sur une version studio de M.A.N.O.N.E.G.R.A (prononcer les lettres une à une en anglais), regorgeant de perles pures, en chansons (Pas assez de toi, impeccable avec son riff montant/descendant), en rap du tonnerre (King Kong five), en latinades (Soledad, El sur, Peligro), en franchouillades (Roger Cageot, La rançon du succès), en rock râpeux (Rock’n’roll band, The devil’s call) ou classieux (Mad house), en raï endiablé (Sidi’H’Bibi), c’est encore un incontournable, riche, chaleureux et décoiffant qui tombe dans nos oreilles ébahies… La fête continue !

Et nos zigues se lancent dans une tournée inédite qui écumera les boîtes louches du quartier de Pigalle, avant d’attaquer l’Europe, l’Amérique du Sud et les States en première partie d’Iggy Pop. Car leur rayonnement est à présent planétaire ! Un phénomène, je vous ai dit… qui laissera des traces. Car se frotter ainsi au succès, au monde du show-biz international, etc. ne convient pas à l’état d’esprit de Manu et du groupe, qui décident du coup et premièrement de ne plus jouer dans aucun pays anglo-saxon, deuxièmement de ne plus jouer dans aucune salle parisienne… C’est la maison de disques qui fait la gueule !




KING OF BONGO
(Virgin - 1991)

La Mano Negra n’est pas faite pour la gloire et les honneurs. Pourtant, même à vouloir les fuir, les voilà qui les rattrapent. Refusant catégoriquement la moindre promo pour son nouvel album, King of Bongo - enregistré à Cologne en Allemagne - est d’entrée un très gros succès. Il faut dire qu’il contient un tube évident, le fameux Out of time man, sa mélodie aux boucles entêtantes et son fameux clip pendulaire. Il faut dire également qu’il s’agit une nouvelle fois d’un album très fort. Peut être un peu moins fou-fou que les deux précédents, un peu moins gai, un peu plus direct… mais vraiment très fort quand même. La puissance du son et des compositions emportent la décision : en dépit d’une pochette à connotation ethnique, on est cette fois dans quelque chose de plus rock, de plus rebelle, de plus brut, de plus clashant… de plus néo-réaliste (Le bruit du frigo, Madame Oscar - tout en ar), qui s’achève sur la désillusion nostalgique d’un Paris la nuit qui sent le roussi ("Paris la nuit c’est fini / Paris va crever d’ennui"). C’est le troisième (et dernier) album majeur de la Mano Negra, qui respectera ses engagements en assurant dans la foulée une tournée strictement limitée à la banlieue parisienne, à la province, au Mexique et au Japon.

La suite ? Des pérégrinations. Sur un cargo en 1992 avec Royal de Luxe, dans un train en 1993 à travers la Colombie avec le jet d’éponge de la moitié du groupe et un dernier album en 1994 avec ceux qui restent, intitulé Casa Babylon, quasiment plus un album de la Mano et sur lequel je préfère jeter un voile pudique… histoire de garder les trois qui précèdent immaculés.


Roland Caduf

© Etat-critique.com - 07/12/2007