Ni nazis fanatiques, ni antisémites convaincus, comment "des hommes ordinaires" ont-ils pu accepter de participer activement à la Shoah ?
Comment 500 bons pères de famille en sont-ils arrivés à assassiner 38 000 personnes, et à participer directement à la déportation de 45 200 personnes supplémentaires ?
Il est sans doute confortable et rassurant d'imaginer les meurtriers de la Shoah soit comme des nazis fanatiques assoiffés de sang juif, soit comme des "tueurs de bureau", des individus zélés et froids ne participant pas directement aux tueries mais se contentant de les régler administrativement, chacun à sa petite échelle (à ce sujet, on ne conseillera jamais assez de lire l'excellent Eichmann à Jérusalem d'Hannah Arendt).
Dans Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Christopher R. Browning s'intéresse à ceux qui ont du sang sur les mains, à ces hommes transformés en bourreaux qui tuent les yeux dans les yeux de leurs victimes.
Le 101e bataillon de réserve de la police allemande est composé de cinq cents hommes. Cinq cents hommes tranquilles, des hommes posés qui sont trop vieux pour avoir été élevés dans les Jeunesses Hitlériennes, et qui ne sont pas spécialement nazis, pas plus que foncièrement antisémites. Cinq cents hommes qui ont pourtant fusillé 38 000 personnes, y compris des femmes et enfants.
"Manifestement, les hommes du 101e bataillon de réserve de la police n'étaient pas fait du bois dans lequel on taille de futurs meurtriers en masse. Hambourgeois d'âge moyen, pour la plupart de milieu ouvrier, les simples policiers n'ont certainement pas été recrutés par sélection spéciale, ni même, si l'on songe à la tâche qui les attendait, par quelque sélection que ce fût."
Au départ, la tâche leur parait cruelle, horrible, difficile voire impossible à remplir, et c'est d'ailleurs les larmes aux yeux que leur Commandant leur dira qu'un ordre d'en haut les oblige à décimer la population d'un village. Il laissera la possibilité aux ainés du groupe d'être dispensés d'avoir à tuer...
Seuls 12 d'entre eux renonceront spontanément à se transformer en machine à tuer.
Les autres, parce qu'ils ont peur de passer pour des lâches, parce qu'ils sont solidaires du reste du groupe ou encore parce qu'ils pensent que les juifs sont de toute façon perdus et qu'ils espèrent faire preuve d'humanisme dans la façon de les exécuter, accepteront de réduire à néant la population d'un village et ne profiteront pas de la chance qui leur est laissée d'épargner des vies humaines.
Cette première tuerie est une épreuve : il s'agit d'exécuter individuellement, de contraindre une personne à se coucher face contre terre pour lui tirer une balle dans la nuque, quitte à s'éclabousser de sa cervelle. Le dégoût et la répulsion physique (qui traduisait peut-être un malaise moral) en a d'ailleurs poussé quelques-un à abandonner à l'issue de cette première tuerie.
Mais si la tâche rebute et traumatisme la plupart des hommes, les cauchemars et les visions d'horreur qui hantent certains des policiers ne suffiront pas à dissuader 80 % d'entre-eux de recommencer leur sordide besogne quelque semaines plus tard, jusqu'à la systématiser.
Christopher R. Browning exploite et analyse les témoignages de 210 anciens du bataillon pour nous faire le récit passionnant et (macabrement) fascinant de la "Shoah par balle". Un livre bouleversant et extrêmement instructifs tant sur l'Histoire du génocide juif que sur la nature humaine.
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 14/06/2007