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Mercredi 23 Mai 2012Cinéma

 Dans la brume électrique

Dans la brume électrique

Bertrand TAVERNIER

Avec Tommy Lee Jones, John Goodman, Peter Sarsgaard et Kelly McDonald - TFM - 15 avril 2009 - 1h55

Et ta critique ?




Adaptation plutôt réussie de l'excellent polar de James Lee Burke, le premier film 100% américain de Bertrand Tavernier est une plongée dans la Louisiane des bayous et son passé pour le moins marécageux...


Ce n'est un secret pour personne : Bertrand Tavernier adore le cinéma, la littérature et la musique américaines. En bon connaisseur, il a frappé fort juste pour réaliser "son" film américain.

D'abord, le choix de James Lee Burke, immense auteur sudiste, baroudeur, ancien alcoolique, à la fois dur et tendre, créateur du personnage de Robicheaux, flic local de la paroisse de New Iberia, petite localité des bayous du Sud de la Louisianne.

C'est Philippe Noiret, grand et regretté compère de Tavernier, qui l'aurait branché sur Burke, lui faisant découvrir son œuvre très attachante et assez cinématographique. Quoique.

C'est justement ce quoique auquel doit s'attaquer tout cinéaste qui a l'ambition de porter un livre à l'écran : comment adapter le temps, nécessairement plus étiré, quasi-infini, élastique, de la littérature à celui du cinéma ? Surtout que le roman de Burke est un véritable mille-feuille temporel à l'intrigue complexe et tortueuse.

Dave Robicheaux (indiscutable Tommy Lee Jones) est chargé d'enquêter sur des meurtres sadiques de prostituées retrouvées dans le Bayou.

Son investigation lui fera croiser la route d'un mafieux et ex-camarade de classe (John Goodman, toujours formidable dans les rôles de vicelard); d'un acteur hollywoodien alcoolo qui tourne dans la région un film sur la guerre de Sécession (Peter Sarsgaard); et, plus étrange, du spectre d'un général de l'armée sudiste (le rocker sudiste Levon Helm) qui surgit de la brume pour l'aiguiller dans ses recherches, sorte de symbole du passé trouble qu'a connu le Sud des Etats-Unis.

Car l'œuvre de Burke, et le film de Tavernier le retranscrit parfaitement, est avant tout une réflexion sur le passé et sur l'identité sudiste, qui plonge ses racines dans une tradition très ancienne et principalement dans son rapport d'attirance-répulsion avec les Noirs.

Ainsi les époques se téléscopent-elles dans le film : la guerre de sécession, la ségrégation (Robicheaux enquête aussi sur le lynchage d'un Noir, vieux de 40 ans), le Vietnam, l'époque actuelle; Tavernier s'est même permis d'en rajouter une couche puisqu'il transpose l'action juste après Katrina, et distille des allusions verbales et visuelles à la catastrophe, et au détournement des fonds de la reconstruction par la pègre locale.

C'est l'ambiance, plus que l'action pure, qui intéresse Tavernier, et de ce point de vue la bande annonce mouvementée est peu représentative du rythme lent du film, proche de celui du blues des marais de Louisianne (on voit d'ailleurs apparaître Buddy Guy).

Comme chez Burke, l'intrigue policière n'est qu'un prétexte à l'exploration des tourments des personnages, notamment de ceux de Robicheaux, ex-alcoolo ivre de justice, capable d'accès de violence incontrôlés. Le scénario, pourtant plutôt habile, pourra néanmoins déconcerter par sa complexité les spectateurs n'ayant pas lu le livre. La mise en scène, assez néo-classique, n'est pas sans évoquer le grand Eastwood.

Au final, on se retrouve avec un film qui retranscrit bien l'esprit de l'œuvre sans jamais toutefois la transcender ou produire un supplément d'âme. Néanmoins l'amateur de romans noirs, des paysages du bayou, de la musique cajun et de l'histoire des Etats-Unis y trouveront largement leur compte. Les autres, espérons-le, sortiront de la salle avec l'envie de lire du James Lee Burke.


Nicolas Lejeune

© Etat-critique.com - 25/05/2009