A la fois fable politique, roman d’amour et tragédie grecque, Cronos est un roman puissant et violent, porteur d’une lucidité sombre et acérée. A l’image de son auteur, Linda Lê, immense écrivaine à l’œuvre déjà imposante.
Zaroffcity est aux mains du Grand Guide, arrivé au pouvoir à la faveur d’un coup d’état, et de son ministre de l’Intérieur, l’implacable Karaci. Ce dernier, détenteur du véritable pouvoir, fait régner un climat de terreur permanente. Exactions, enlèvements, tortures, exécutions sont le lot quotidien d’une population aux abois, terrorisée, martyrisée, misérable.
Dans ce tableau apocalyptique, une voix s’élève timidement d’abord, puis avec plus de force jusqu’à faire souffler un vent de révolte. Cette voix, c’est celle de Una, la propre épouse de Karaci, mariée de force au despote pour épargner la vie de son vieux père malade.
Dans un court roman d’une densité et d’une violence bouleversantes, Linda Lê sait une fois de plus trouver les mots qui frappent fort et juste. Les mots qui disent l’indicible et bouleversent le lecteur transformé en citoyen de Zaroffcity la martyre. Le plongeant dans l’horreur de l’arbitraire et du déni d’humanité. Lui donnant à observer les mœurs dissolues d’une cour d’affairistes médiocres et corrompus. L’emmènant par les ruelles sordides des quartiers déshérités rencontrer les résistants désespérés qui tentent encore de se dresser contre leurs bourreaux.
D’origine vietnamienne, Linda Lê est arrivée en France en 1977, fuyant le régime Khmer rouge. Elle a quatorze ans et commence une nouvelle vie dont la rencontre importante surviendra neuf ans plus tard avec Christian Bourgois et la publication de son premier roman, Un si tendre vampire. Depuis, elle ne cesse de creuser un sillon pierreux, accroché, écorché, comme le reflet de son cœur et de son âme, pleins de pudeur et de fureur.
Passer à côté de l’œuvre de Linda Lê serait aussi dommageable que laisser en route Marie N’Diaye ou Laurent Mauvignier. Ce serait se priver d’une écriture et d’une sensibilité sans équivalent. Ce serait fermer les yeux sur l’expression d’une souffrance enfouie qui ne s’exprime qu’au travers de mots puissants, précis, précieux. De mots sans concession.
Jo Brumaire
© Etat-critique.com - 23/04/2011