Le cinéma avait Lost in La Mancha, la littérature a désormais Courlande, où quand le making of d’un reportage jamais publié devient un livre envoûtant.
Les lecteurs, nombreux, qui gardent un souvenir ému de La Chambre noire de Longwood savent que Jean-Paul Kauffmann est un alchimiste : il transforme le tourisme en or. Son travail repose pour partie sur une double prise de notes, sur le vif et sur le mort, c’est-à-dire à la fois sur les rencontres les plus remarquables de celles qui émaillent son parcours contemporain, et sur l’histoire des lieux qu’il visite, des personnages qui les ont habités.
Ces notes nourrissent ensuite un récit qui entremêle le témoignage lucide et l’érudition avec un équilibre et un bonheur qui viennent sans doute de ce que la part d’érudition est fournie le plus souvent non par l’auteur lui-même, mais par les autres acteurs du récit, ce qui évite tout effet de pédanterie, ou simplement de lassitude.
A l’origine de Courlande, il y a un faisceau de raisons personnelles et un catalyseur, en la personne d’Henri, vieux routier de la direction éditoriale, qui offre à l’auteur un travail de reportage dans l’ancien duché éponyme. Marché conclu. En voiture ! En l’occurrence, une Skoda Favorit rouge.
Difficile ici de résumer ce séjour courlandais, d’ailleurs plus long que prévu. En compagnie du couple français que forment l’auteur-journaliste et sa femme Joëlle, le lecteur visite des châteaux, croise, entre autres, un rocker letton, un professeur allemand en famille, un résurrecteur, et beaucoup de fantômes.
Mention spéciale pour le vignoble de Sabile, totalement inconnu en France, qui est le plus septentrional au monde. Quand on sait quel œnophile est Jean-Paul Kauffmann, par avance on boit du petit lait en apprenant l’existence de ce lieu où il va faire halte. Le vin n’est pas bon, mais c’est là, au sommet d’un coteau, que l’auteur connaît son "instant parfait", un moment de grâce, d’accord avec l’environnement, qui se produit parfois pendant ses voyages à l’étranger. Loin des clichés. "Ce pourrait être n’importe où en Europe" (et c’est page 136 du livre).
Personne en France ne sait où se trouve la Courlande - Les Français sont nuls en géographie, c’est bien connu. A cet égard, aux lecteur incultes que nous sommes l’auteur rend déjà un précieux service, en nous apprenant qu’il s’agit d’une province de Lettonie.
Ensuite, le charme puissant du récit opère. Le mot mélancolie n’est jamais prononcé, mais il se niche dans chaque pierre de ces châteaux abandonnés par les barons baltes, dans chaque village de ce pays doublement frontière, marche de l’empire germanique d’abord, puis de l’empire soviétique jusqu’au début des années 1990. L’auteur se délecte manifestement de ces lieux délaissés soudain par la grande histoire. Avec lui, les traces sont encore plus riches que les événements qui les ont laissées.
En même temps, il ne nous enferme pas dans un complaisant dialogue avec le passé*. Au contraire, cet angle éditorial qu’il recherche durant tout son séjour, il le trouve finalement dans la quête d’identité bien actuelle du peuple letton. C’est exemplaire de ce qui fait la qualité principale de ce récit de voyage (de tout bon récit de voyage en fait) : quand le touriste ne voit que des pierres, Jean-Paul Kauffmann, lui, voit aussi, voit surtout les hommes.
* Pour le plaisir, cet extrait anecdotique : "Au rayon produits frais, je note un camembert Napoléon fabriqué en Pologne" (page 246).
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 01/09/2009