Vous avez aimé Ravel (Maurice), vous aimerez Courir (Emile Zatopek). En choisissant la biographie romancée, Jean Echenoz se confirme comme l’une des plumes les plus élégantes de notre littérature.
Jean Echenoz a-t-il décidé de se faire une nouvelle spécialité de la biographie inattendue ? On se souvient encore avec émotion de son surprenant Ravel paru en 2006. Et on se dit que l’exercice lui va décidément bien qui consiste à brosser un portrait d’autant plus précis de son sujet qu’il lui applique un traitement aussi méticuleux que dénué de toute date ou chronologie de quelque sorte qu’elle soit. A l’exact opposé des pensums lestés de plomb des tâcherons anglo-saxons qui s’imaginent que la connaissance intime d’une célébrité passe par l’exploration approfondie de ses poubelles et de son linge sale.
Jean Echenoz, lui, après s’être copieusement documenté, cisèle 150 pages d’une écriture minutieuse sans être désuète, capables de transformer le “biographié” en meilleur ami du lecteur. Ainsi d’Emile Zatopek, coureur de fond et de demi-fond Tchèque qui, dans les années 40 et 50, pulvérisa tous les records sur 5000 mètres et plus, et récolta des médailles olympiques comme s’il en pleuvait.
Distances, temps, années ? Rien de tout cela dans Courir. Seulement des mots, des phrases, des descriptions, des impressions. Mille émotions qui, mises bout à bout, forment le portrait tendre et admiratif d’un champion hors normes. Rien n’est oublié, mais rien n’est appuyé. L’écriture légère de Jean Echenoz laisse toute sa place à l’imagination et à la culture du lecteur.
Il réussit de cette manière, et avec une remarquable économie de moyens, à restituer la vie du jeune Zatopek en Moravie, l’envahissement de l’armée allemande, la “libération” soviétique, la découverte de la course à pieds, les premières compétitions, les premiers succès, la vie transformée, la gloire internationale... puis le printemps de Prague et le retour de bâton pour un héros du peuple qui avait cru trop vite au vent de liberté qu’il avait senti souffler sur son pays.
Disgracié, il est exilé et “condamné” à des travaux subalternes jusqu’à ce que... “Au bout de six années, la soeur aînée du socialisme et ses fondés de pouvoir pragois [...] décident de rappeler Emile dans la capitale avec l’idée de le promouvoir en faisant de lui un éboueur. Cela semble une vraiment bonne idée, histoire de l’humilier, mais il apparaît vite que ce n’est pas une si bonne idée que ça. D’abord, quand il parcourt les rues de la ville derrière sa benne avec son balai, la population reconnaît aussitôt Emile, tout le monde se met aux fenêtres pour l’ovationner. Puis, ses camarades de travail refusant qu’il ramasse lui-même les ordures, il se contente de courir à petites foulées derrière le camion, sous les encouragements comme avant. Tous les matins, sur son passage, les habitants descendent sur le trottoir pour l’applaudir, vidant eux-mêmes leur poubelle dans la benne. Jamais aucun éboueur au monde n’aura été autant acclamé. Du point de vue des fondés de pouvoir, cette opération est un échec.”
Courir, en revanche, est une belle réussite.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 27/10/2008