1956-1980. La trajectoire de Ian Curtis est aussi brève que fulgurante. Le superbe biopic d'Anton Corbijn vient ranimer à propos la mémoire du Christ de la New Wave, mort pour expier les péchés de ses contemporains.
Si Anton Corbijn a deux qualités, ce sont bien celles de la fidélité à un idéal et de l'obstination à réaliser ses rêves. C'est ainsi qu'il débarque à Londres en 1979, en provenance des Pays-Bas, pour être là où est né un album aussi hypnotique, dense et vénéneux que Unknow pleasures. Deux semaines plus tard il shoote Joy Division dans une station de métro et lance sa carrière de photographe.
Vingt-sept ans, presque jour pour jour, après la mort de Ian Curtis, il est à Cannes, dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs, pour présenter son premier long-métrage consacré au chanteur.
Entre temps, il a photographié et clipé tout ce que le monde rock compte de stars, mais gardé, au fond de son coeur et de son âme, le souvenir du poète maudit, nihiliste morbide qui avait inventé une musique nouvelle et quitté la scène avant même son avènement.
Porté par la biographie de Deborah Curtis, sa jeune épouse, Control se revendique avant tout comme le portrait fidèle d'un homme malade et torturé. Anton Corbijn rejette d'ailleurs catégoriquement tout étiquetage "musical". Et si la musique est (omni)présente dans son film, c'est qu'elle l'était dans la vie de Ian Curtis. Non comme une bande-son élégante, mais comme un besoin vital, au même titre que l'eau que l'on boit ou l'air que l'on respire.
Noir et blanc. Sombre et torturé. Fort et faible.Amoureux et haineux. Urgent et bref. Tout Ian Curtis est contenu dans ces deux heures magnifiques qui reconstituent sa courte existence. De la morne banlieue de Manchester (Macclesfield) où le gamin un peu renfermé écoute en boucle Bowie ou Lou Reed au début des années 70, aux premières marches de la gloire (Ian Curtis se suicide le 18 mai 1980, deux jours avant de s'envoler avec son groupe pour une tournée américaine qui s'annonce triomphale), Corbijn ne laisse rien dans l'ombre.
Son mariage à 19 ans, son épilepsie, sa consommation erratique de médicaments, sa faiblesse morale, sa liaison avec une jeune journaliste Belge, son incapacité à affronter la vie... rien n'est maintenu dans l'ombre de ce portrait sans complaisance. Il y a pourtant énormément d'amour dans cette évocation fidèle. Celui d'un fan lucide et adulte, capable de magnifier son propos par une absence de couleur qu'il justifie par son propre souvenir en noir et blanc. Celui d'un réalisateur qui, au-delà de la précision maniaque de sa biographie, soigne chacun de ses plans comme Peter Saville le faisait pour l'iconographie du label Factory en général et des albums de Joy Division en particulier.
Interprété par un formidable Sam Riley (qui chante avec un timbre étonnamment proche de celui de son modèle), Control s'impose comme le film qui manquait à la génération qui a su faire la synthèse entre les monstres sacrés des seventies et le mouvement punk qui les avait renvoyé à leurs chères études. Le film qui réhabilite enfin ces "plaisirs inconnus" trop longtemps restés pendus dans la noirceur d'une nuit tragique de mai 1980.
Joel Fomperie
© Etat-critique.com - 24/09/2007