"Je veux travailler à la Frontière de l’intouchable. Chaque blessure est ma blessure ! Chaque mort est ma mort. Chaque inégalité est mon inégalité. Chaque injustice est mon injustice. Chaque peine est ma peine."
Concretion Re à la Galerie Chantal Crousel, est la répétition de Concretion, installation de 2006 au Creux de l’Enfer.
"Insister me paraît évidence même. Répéter ou Revoir, Repenser, Refaire."
Thomas Hirschhorn répète, il enfonce le clou, profondément, comme il enfonce des clous, par centaines, dans les corps des mannequins exposés dans la Galerie.
Galerie où l’on s’avance le souffle coupé, le cœur affolé, tentant de se frayer un passage entre les vitrines, les mannequins criblés de douleurs, les murs hérissés de pierres, les cartons qui s’écrasent sous nos pieds, le tout étouffé par le scotch épais et marron, avaleur de lumière, bouffeur de particularité, baillonneur de voix. On se baisse, on frôle les corps, on fait tout pour éviter de s’approcher des images, des murs d’images, des rangées de têtes écorchées, des ventres ouverts, des membres arrachés, des plaies béantes, des visages brûlés, d’impensables, d’inimaginables violences perpétrées par l’homme sur l’homme. Mais c’est impossible.
La souffrance de l’autre devient notre souffrance, la puissance de l’empathie submerge chaque visiteur. Les photographies de corps mutilés par la guerre se multiplient, rivalisent d’horreur, se fécondent les unes les autres. Les protubérances de scotch épais qui déforment les mannequins impavides répètent sur leur corps présumé parfait les mutilations réelles qui altèrent les chairs.
Les vitrines mélangent magazines pornos, ces corps ouverts et offerts, Goya et les Désastres de la guerre, l’œuvre de Susan Sontag : Regarding the pain of others. Du plafond s’écroule un éboulis de reproductions de plaies, dramatiquement agrandies. Les visiteurs pâlissent, progressent de plus en plus lentement dans la Galerie, mains sur la bouche, mais sur les yeux, murmures et puis silence.
Dans le Manifeste distribué à l’entrée de la Galerie, Thomas Hirschhorn explique son travail, les principes de répétition et de concrétion qui organise la Forme, le corps collectif meurtri, le durcissement de l’acte artistique, l’affirmation sans cesse répétée de la vérité, au-delà des Faits, au-delà du piège de l’information. Dans la Galerie, des vidéos de l’artiste en conférence : le son est coupé, l’écran barré de scotch marron. Si vous voulez comprendre ce que vous avez sous les yeux, il vous faudra réfléchir et ressentir par vous-même, loin des commentaires préfabriqués, loin de la facilité. Faire acte de vérité et de volonté.
Perrine Le Querrec
© Etat-critique.com - 03/03/2007