Du clip de Justice et de quelques autres principes de communications à l’usage des bonnes gens, des jeunes hyperactifs et d’un nombre imprécis de victimes potentielles.
Revenons une dernière ou antépénultième fois sur le clip qui fait aujourd’hui encore couler tellement d’encre – et pour pas grand chose, oserai-je dire – à savoir « Stress » de Justice, réalisé par le collectif vidéaste Kourtrajmé. Tardivement, on le regrettera, les deux musiciens du groupe ont tout de même fini par commenter leur propre actualité, par la voie d’un communiqué de presse. Pour tenter donc d’y voir un peu plus clair dans les éclaircissements que les deux compères tentent de donner à tout ce fatras, voici ledit communiqué additionné de mes propres commentaires.
« La vidéo de « Stress » est née d'une idée : offrir un clip indiffusable en télé à un titre indiffusable en radio.
Sans la contrainte de réaliser un clip “diffusable”, nous avons pris toutes les libertés avec ce support. Pas pour choquer gratuitement : juste pour ouvrir le débat, susciter des questions, comme le font régulièrement le cinéma, la littérature ou l'art contemporain. »
Le problème avec ce communiqué, c’est qu’il arrive un rien trop tard et qu’en soit, il transpire le rattrapage aux branches. Evoquant la sempiternelle liberté de ton destiné à alimenter le débat, Justice met le pied dans le domaine post-consensuel du « N’allez pas imaginer des trucs ». Mais, revenons sur une notion étrange autant que novatrice : à titre indiffusable, clip indiffusable. Est-ce à dire que le morceau D.A.N.C.E (premier tube de l’album « Cross ») pouvait en soit réclamer un clip à la hauteur de sa diffusabilité, davantage à l’usage des masses, qui ne choquerait personne, un truc pour adolescents scrupuleux, à partager entre amis entre le goûté et le catoch’ ? Est-ce à dire qu’en dehors des médias habituels (ici bizarrement réduit à la télévision et à la radio…), l’espace d’expression est un vaste champ d’orties où l’on peut jeter sans égard des produits prétendument « destinés à ouvrir le débat » ?
« Ouvrir le débat » est une justification de dernière plombe, les gars, allons ! Comme si vous ne connaissiez pas les règles habituelles de l’internet. On You Tube, on DailyMotionne un lien envoyé par mail et on fait grossir les chiffres de fréquentation de la vidéo de la semaine. Le débat ? Est-ce qu’il ne se cantonne pas à cette simple remarque qui court alors un peu partout où les gens se rassemblent : « T’as vu le dernier clip de Justice ? Putain, c’est strange ! ». Ouais, c’est strange. Et ? Est-ce que ça soulève des questions ou est-ce que ça donne envie à ceux qui ne l’on pas vu de courir se connecter pour ne pas être les derniers ? Pour avoir moi-même testé la chaîne d’un bout à l’autre, je sais de quoi je parle : information à la radio au moment où le proto scandale s’installe, DailyMotionisation dans la minute, visionnage avec trois amis et derrière, une demi-heure de discussion à pas savoir par quel bout prendre la savonnette. On a tous passé la trentaine, deux profs, une conseillère d’orientation et moi. Infoutus de trouver le moindre truc constructif à en dire.
«
Avec cette liberté viennent des risques : être mal interprétés, voire instrumentalisés.
Nous ne l'avons à l'origine confié qu'à un seul site web (celui de Kanye West), certains que ce clip trop long, trop violent et aussi peu consensuel ne pouvait exister qu'en dehors des schémas habituels. »
Où Justice voudrait nous faire croire qu’ils ont concocté un clip un tout petit peu épate-bourgeois, avec trois bouts de ficelles, qu’ils l’ont installé sur un site internet parfaitement sécurisé par le contrôle parental et une forte censure d’Etat et que de toute façon, y a pas de risque puisque nous sommes en 1995, que tout le monde est équipé avec des modems 56K et qu’il faut être sacrément motivé pour voir ce pur produit situationniste. Va peut-être falloir arrêter de nous prendre pour des enfants de choeur, là ! Ils sont au courant, les types de Justice qu’aujourd’hui, d’après les chiffres d’un récent sondage, les 12-18 ans passent plus de temps sur internet que devant la télé ?
Mauvaise interprétation? Instrumentalisation ? La règle de base, me semble-t-il pour qu’un propos ne soit ni mal interprété, ni instrumentalisé, c’est qu’il soit clair et indétournable. Ce qu’à plus d’un titre, ce clip n’est pas. J’ y reviendrais.
«
Nous étions conscients que le clip était sujet à controverse. Nous n'imaginions pas un instant que le débat irait si loin, que nous nous retrouverions à devoir nous justifier sur des sujets aussi graves. »
Faudrait savoir : soit on veut ouvrir au débat, soit on veut imposer une création susceptible de choquer divers groupes de personnes.
Mais on ne peut pas se plaindre que le « débat » aille loin. Rappelons tout de même que de débat il n’y a pas eu en dehors d’un mouvement d’irritation qui confine à la rumeur, irritation qui pousse aujourd’hui à la constitution de parties civiles dans des procès dont le fond n’est lui-même pas très limpide.
Quant à la justification, si elle vient tard, répétons-le, elle est nécessaire. Si l’artiste a un devoir envers le public qui a accès à son travail, c’est de justifier son droit à l’expression libre, précisément lorsqu’il y a un risque que ce travail soit récupéré et instrumentalisé. C’est bien gentil de citer le cinéma, la littérature et l’art contemporain comme vecteur de débats, mais si jamais l’auteur n’entre lui-même dans le débat, si jamais il ne vient apporter la moindre lumière sur le travail qu’il impose aux gens, on tergiversera des heures durant sur des sujets parfaitement satellitaires et l’artiste viendra ensuite pleurer par communiqué de presse interposé que l’on n’a rien compris à son propos et qu’on lui fait un mauvais procès.
Et puis ne négligeons pas le sujet du clip lui-même. Pardonnez-moi, mais question débat de société autour des violences urbaines de quelques origines qu’elles soient, on a vu plus constructif et mieux amené. A la rigueur, en tant que simplette illustration du titre lui-même, le clip « Stress » atteint son but : 6mn45 de tension intégrale au milieu desquelles, on est malgré nous soulagé de voir débarquer la police (qui s’en prend finalement plein la gueule). Mais si on parle de ce cinéma-là et de sa capacité à ouvrir un débat, en dehors du simple traitement violent de ses mises en scène, de quoi doit-on parler d’autre au juste? Un exemple parmi d’autres : « Irréversible » de Gaspard Noé. De quoi parlaient les gens au moment de sa sortie? A part de la terrible scène de viol et de l’ignominie ou du génie de filmer des faits aussi réalistes ? D’ailleurs le propos de « Irréversible » en était-il seulement un ? N’était-ce pas plutôt un pur exercice de style utilisant l’ultra-violence pour construire sa narration décalée?
Qu’y a-t-il comme débat possible quand on sert sur un plateau d’argent la caricature de faits de société rapportés quotidiennement dans les pages d’informations nationales ? Y a-t-il, à un seul moment dans les 6mn45 de « Stress » qui suscite une analyse ? Nous ne sommes pas dans « Orange Mécanique », pas dans « La haine », pas dans « Ma cité va craquer » - références avancées à de multiples reprises – pour la bonne et simple raison qu’il s’agit d’un clip dont la force de frappe est dans l’absence de propos : pas de parole à illustrer par des actes, pas de domaine de réflexion en dehors de l’action qui occupe la totalité du champ. Et si nos amis du Justice pouvaient au moins avoir l’honnêteté de reconnaître qu’ils n’avaient pas d’autres intentions, leur position n’apparaîtrait pas aujourd’hui aussi terriblement faux-culs. Et surtout, ils s’affranchiraient à moindre coût de toute la ribambelle des scandalisés qui mettent des mots et des idées là où il n’y a qu’un grand vide.
« Mais la récupération massive de ce clip, en quelques heures seulement, nous a rappelé à quel point il est difficile aujourd'hui de contrôler la destination des images et l'intégrité de leur propos.
Nous n'avons ni l'intention ni la légitimité de parler en profondeur des problèmes de société. »
D’abord, c’est dommage. Ensuite, c’est en totale opposition avec ce qui est dit dès l’introduction de ce communiqué, quand il s’agissait encore de ne pas « choquer gratuitement : juste (pour) ouvrir le débat, susciter des questions ». Il y aurait d’ailleurs eu quelques bons arguments pour accompagner ce clip. Des trucs tous cons, genre : voilà où la politique intérieure programmée par un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale peut nous mener. Voilà où la politique désastreuse de la ville peut nous mener. Voilà où tout ce vers quoi tend notre société sécuritaire peut nous mener. Etc…
Au lieu de quoi, Justice lève les mains en l’air en disant « C’est pas moi ! ». Dommage. C’est le rendez-vous raté. Celui qui aurait pu éviter au MRAP de se ridiculiser une nouvelle fois dans un procès inique. A croire que ce court métrage catalyse à lui seul un ensemble d’idioties conjuguées.
« Ce film n'a jamais été envisagé comme une stigmatisation de la banlieue, comme une incitation à la violence ou, surtout, comme un moyen larvé de véhiculer un message raciste.
Cette vidéo n'a jamais été censurée. Nous avions pris dès le départ la décision de refuser systématiquement toute diffusion télévisuelle afin de ne l'imposer à personne. »
Et oui, Messieurs ! Plutôt que de tourner autour du pot comme ça pendant des heures, n’aurait-il pas été plus honnête de ne rien dire ? Parce qu’il n’y a rien à dire sur ce clip, comme il n’est rien à dire sur ces petits films destinés à l’internet et qui vont faire en l’espace d’une semaine huit fois le tour du globe avant qu’un nouveau ne les détrône.
Rien à dire non plus sur un acte de communication pur qui consiste à faire le maximum de bruit en un minimum de temps, une vieille technique de publicitaire, aujourd’hui repeinte et requalifier par un anglicisme onomatopéique compréhensible de Paris à Beijing, d’Oslo à Addis Abeba, un truc en forme de corne de brume qui vous prévient de loin que quelque chose va se passer : Buzz ! En gros, ça veut dire événement. Un Buzz, Mesdames, Messieurs, voilà ce qu’est ce petit film qui a certainement fait d’un titre indiffusable un morceau auréolé de culte et maintenant vendeur.
« Nous avons donc toujours laissé au spectateur le choix de la voir ou de l'ignorer sans jamais tenter d'orienter sa pensée, conformément à l'idée que nous nous faisons de l'art et du divertissement. »
Gaspard & Xavier, JUSTICE
Vous auriez voulu planter votre coup que vous ne vous y seriez pas pris autrement. Quant à l’idée que vous vous faites de l’art et du divertissement, je m’excuse mais d’un bout à l’autre de votre communiqué, vous dites le contraire d’à peu près tout.
Sébastien Gendron
© Etat-critique.com - 23/06/2008