En comédien chanteur, François Morel sort Collection particulière, une empreinte sonore du spectacle créé avec Jean-Michel Ribes et Reinhardt Wagner.
François Morel en a fait du chemin depuis sa sortie de l’ENSATT : les Deschiens de Canal +qui l’ont rendu incontestablement connu du grand public, mais aussi les tournages avec les réalisateurs tels que Blanc, Poiret, Benoît, Blier, Chatiliez, Molinaro, Jugnot, Mocky, Rivière, sans compter les pièces avec Deschamps et Makeieff, Tilly, Ribes, les radios, les doublages, bref, tout ce qui peut agrémenter la longue vie d’un comédien. Il ne lui manquait plus que la chanson ! C’est fait !
Mais comment faire croire au public qu’on est chanteur quand on est surtout connu comme comédien ? Oh bien sûr, on peut demander à Agnès Jaoui qui vient d’être récompensée à la rubrique Musique du monde aux 22èmes Victoires de la musique… Ou alors demander la recette à Carla Bruni qui peine un peu à trouver un nouvel écho avec son dernier opus... Ou à Sandrine Kiberlain et son Manquait plus que ça ! A moins que le problème soit davantage du côté de l’image que de l’art. Nombreux sont les comédiens et comédiennes qui sont polymorphes et polyvalents pour pouvoir gagner leur pitance. « -Mais pourquoi les connus font-ils ça puisqu’ils vivent déjà très bien en étant comédien ? » se demandent les petits groupes qui rament pour avoir une visibilité… Sans compter les « ils prennent la place d’autres ». « Leur image leur ouvre des portes fermées à d’autres » etc. A moins que le succès des grands permette d’investir sur les plus petits… Le débat reste ouvert… Ah, ces rois qui veulent plus qu’une couronne…
François Morel, lui, a trouvé la faille, passer par la scène théâtrale sans se revendiquer chanteur. Pour écouter l’album, sans doute vaut-il mieux voir le spectacle avant. Histoire de bien comprendre que c’est en comédien-chanteur qu’apparaît François Morel. Pas d’usurpation d’identité. Un simple aller-retour artistique entre entreprises collectives au théâtre, au cinéma, et entreprise individuelle à la chanson. Morel est du côté des chansonniers et des cabarets, du côté du texte, de l’interprétation, plus que de l’arrangement et de la mélodie. On comprend dès lors l’importance de Reinhardt Wagner, compositeur de toutes les musiques sauf Paulo Virginie, composée par Juliette et les documentaires composée par Vincent Delerm. Reinhardt Wagner travaille lui aussi beaucoup pour le cinéma. Quoi de plus naturel que de travailler ensemble ?
Alors Morel chante. Morel écrit. A moins que ce ne soit l’inverse. François ne rechigne pas à l’écriture. Il écrit déjà des textes pour d’autres comme Norah Krief, et régulièrement des livres pour lui. Les titres alternent textes réalistes et sensibles comme Le spectacle est fini » et textes humoristiques, "surréalisants" comme Les fromages. Le premier nous raconte la magnifique sortie de scène d’une chanteuse qui pourrait bien être Barbara, le deuxième se rapproche d’un exercice oulipien, la chanson consistant à chanter avec emphase un texte composé exclusivement de noms de fromages. On entend les Frères Jacques, les 4 barbus, ou du Francis Blanche. Un art de l’autodérision rare de nos jours dans la chanson française apporté par la dimension théâtrale de l’exercice. Un art du décalage que seul Morel peut se permettre et dont il use avec talent.
Entre ces deux extrêmes, François Morel s’amuse, chante avec humour et émotion (Papa). Sur scène, il quitte volontiers le micro sur pied pour le micro au casque qui permet les déplacements et une mise en scène plus ouverte, souvent illustrative mais souvent décalée grâce au regard de Jean-Michel Ribes qui a écrit les transitions en grand amoureux de l’absurde. Tout est possible. Logiquement, c’est dans les chansons à récit que François est le plus juste (Monsieur Pedro Ramires, Hôtel beau Rivage, Les documentaires). Le théâtre est en lui, que voulez-vous, même sur le disque ça s’entend ! Il chante avec un sourire en coin. La malice et la cocasserie produisent aussi leurs décibels. Quant à Monsieur Wagner, ayant parfaitement épousé les textes de Morel, il nous produit une musique certes classique dans sa forme mais très efficace dans l’accompagnement, de celle qui se marie avec évidence au texte.
Plus proche d’un récital, avec pour seul instrument le piano de Reinhardt Wagner, le spectacle, fondé sur le visuel et des dialogues avec Monsieur Wagner, viendra compléter à coup sûr cet album qui ne prend tout son sens que dans le prolongement du spectacle. Le DVD existe aussi d’ailleurs, preuve du parti pris visuel. L’enregistrement, de son côté, fait appel à des mixs et des instruments absents sur scène (accordéon, violons, guitares, violoncelle, contrebasse, chœurs d’enfants). Que de bonnes raisons pour découvrir François Morel en chanteur de scène sans se méprendre sur l’existence de l'album.
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 21/04/2007