La superbe jaquette du livre et le succès antérieur de Soie, le roman qui a fait connaître Alessandro Baricco en France en 1997, feront sans doute beaucoup pour la vente de cette nouvelle traduction de l’auteur italien. Et le texte lui-même ne décevra pas ses fidèles.
On y retrouve en effet les mêmes qualités d’écriture que dans Soie. Simplicité des phrases, dépouillement du champ lexical… Ce style de conte philosophique est ici plus incarné, plus vivant, peut-être en raison de la plus grande proximité chronologique de l’histoire.
Celle-ci se déroule tout au long du XXe siècle. Alessandro Baricco y embrasse de façon elliptique les destins croisés de deux êtres au fil de leur existence respective. L’ensemble couvre un siècle en un peu plus de trois cents pages. Cette économie de moyens vient de ce que tout est ramené au projet obsessionnel d’Ultimo, le personnage principal du roman. Là où un romancier américain nous donnerait à voir comment passe une génération, Baricco, lui, nous donne à voir comment naissent les rêves, comment ils se concrétisent, et comment ils meurent.
Ultimo n’est pas un enfant comme les autres : il a l’ombre d’or, comme disent les paysans piémontais. Il s’agit surtout d’un enfant chétif et cérébral. Un beau jour de 1904, son père cultivateur vend leurs vingt-six vaches et devient garagiste, quand pratiquement pas une automobile ne roule encore dans la campagne alentour. Ce chapitre intitulé L’enfance d’Ultimo (pages 29-85) est probablement le plus réussi du livre, le plus proche de Soie, aussi.
A Udine, Ultimo a l’intuition du circuit. Une expérience physique, et d’ailleurs pédestre, lui sert de révélateur et va guider sont existence : “Dans le cerveau-enfant capable d’un tel axiome - que c’est la route qui dompte les automobiles et non l’inverse - était déjà inscrite une vie entière. Curieux comme les gens sont eux-mêmes, bien avant de le devenir.” (page 55)
Le passage sur la défaite de Caporetto en 1917 pourra intéresser moins le lecteur français, mais la vision de Baricco est rafraîchissante : “[…] tout, absolument tout ce qui est arrivé pendant ces jours-là, sur les routes du Tagliamento, reste incompréhensible, sauf à le replacer dans une logique qui n’est pas celle de la guerre mais se rapporte à un tout autre modèle : l’expérience de la fête.” (page 136)
Le second personnage clef du roman entre en scène plus tard, alors qu’Ultimo travaille aux Etats-Unis entre les deux guerres. Elizaveta, qui l’accompagne pour vendre des pianos Steinway & Sons sur les routes de la grande plaine américaine, est la femme de sa vie. Mais le lecteur ne le saura que plus tard. Elle aussi.
Entre-temps, les voix se mêlent comme dans un roman de Faulkner, ou plutôt comme dans le Serviteur fidèle de Michel Mohrt. Parfois le changement de perspective, et le choix de ne pas finir certaines phrases dans la bouche ou le journal d’Elizaveta, de laisser des blancs dans le texte, rendent la lecture un peu confuse, mais l’ensemble fonctionne bien.
Voilà une belle histoire.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 11/10/2007