Comment un type aussi doué que William Friedkin arrive-t-il à pondre des outrances cinématographiques telle que ce dernier opus, Bug (titre tout à fait prédestiné pour la filmographie en dents de scie de l’artiste) ?
Agnes vivait sa dépression dans la chambre d’un motel miséreux au milieu d’une plaine désertique américaine. Dans l’alcool et les stupéfiants, elle noyait ses angoisses : un mari violent bientôt libéré de prison et un fils de six ans enlevé dans un supermarché, plusieurs années plus tôt. Avec l’apparition de Peter, Agnes reprend goût à la vie. Du moins pour un temps. Celui nécessaire à Peter pour voir ressurgir ses propres fantômes : de minuscules insectes qui pondent sous sa peau.
William Friedkin est un de ces réalisateurs maudits du Nouvel Hollywood, ceux qui firent les 400 coups au nez et à la barbe des grands nababs des studios, des années 60 au milieu des années 70. Grand illustrateur en 1971 du roman de Moore, French connexion, puis en 1973 de celui de Blatty, L’exorciste, il réadapte contre vents et marées en 1977, Le salaire de la peur de Clouzot avec Roy Scheider, Bruno Cremer et Francisco Rabal avant de signer en 1980, Cruising dans lequel Pacino traîne son homosexualité latente de flic des mœurs dans les pissotières de Greenwich Village.
En 1985, Friedkin signe Los Angeles Police Fédérale, l’une de ses dernières œuvres convaincantes avec, en 1995, Jade. Friedkin est un cinéaste de l’autodestruction et il semble adapter ce thème de prédilection à sa propre carrière. Entre ces films plus ou moins phares, il y a plusieurs navets dont l’avant dernier en date Traqué avec Benicio Del Toro et Tommy Lee Jones, ersatz du Rambo de Stallone avec vingt ans de retard. Alors comment un type aussi doué en arrive-t-il à pondre des outrances cinématographiques telle que ce dernier opus, Bug (titre tout à fait prédestiné pour la filmographie en dents de scie de l’artiste) ?
Friedkin a toujours été un cinéaste de l’excès. Excès de folie dans French Connexion avec un Hackman déjanté. Excès de maquillage dans L’exorciste avec cette pauvre Linda Blair de plus en plus cadavérique. Excès de filtres colorants et de musique post pop avec le terriblement daté Los Angeles Police Fédéral. Excès lacrymaux dans Jade. Des excès souvent contrebalancés par une réalisation irréprochable et une maîtrise absolue du sujet et de la grammaire cinématographique. Mais cette maîtrise semble quitter peu à peu le fascinant Friedkin. Jusqu’à ce Bug.
Un vrai Bug. Adaptation d’une pièce longtemps jouée à Brooklyn, cet enfermement dans une paranoïa communicative aurait dû ne pas quitter une salle de théâtre new-yorkaise. La performance d’acteur qu’elle implique a beaucoup de mal à survivre à l’écran tant elle ne tient que sur cela. Si la première bobine nous laisse croire que le vieux réalisateur reprend du poil de la bête, la suite s’enfonce lentement dans un hors sujet qui fait rire au mauvais moment mais ne concerne plus grand monde.
L’excès, là encore, flingue l’œuvre et touche la limite de ce que Friedkin peut produire. Deux malades mentaux se rencontrent, mais il n’y a aucune place pour l’empathie. Ces deux personnages nous lâchent sur le bord de l’écran pour vivre une folie de laquelle on est tout simplement exclue. Alors qu’il y a avait de quoi faire, Friedkin nous enferme dans un décor qui ne reste qu’un décor avec des personnages qui ne sont plus que des personnages.
On ressort de Bug en soupirant. Et en colère ! Friedkin est un cinéaste autodestructeur qui semble vouloir se marginaliser par la médiocrité d’une fin de carrière en ligne plate. Ce qui est dommageable au reste de son œuvre puisqu’il nous donne à réfléchir sur la qualité de ces précédents films. La seule solution serait encore de ne pas les revoir pour en conserver un souvenir apocryphe. Quant à l’acteur chanteur Harry Connick Jr, ce n’est pas pour cafter mais ça m’étonnerait qu’il passe l’hiver.
Sebastien Gendron © etat-critique.com février 2007
© Etat-critique.com - 26/02/2007