Angelin Preljocaj est un magicien !
C’est sous les éclairs et dans un bruit assourdissant que naît Blanche Neige, orpheline de mère dès sa naissance. Angelin Preljocal résume l’enfance et l’adolescence de son héroïne en quelques pas de danse, avant de nous la présenter fièrement installée dans les ors magnifiques du palais de son père.
Père et fille regardent un ballet où évoluent seize danseurs parfaitement ensemble. Si les attitudes ne sont pas toutes heureuses, il est plaisant de voir qu’Angelin Preljocaj impose une rigueur et une synchronisation toute académiques à ses danseurs.
Preuve est à nouveau donnée de ce qu’Angelin Preljocal est un chorégraphe d’une grande technicité, sachant moderniser des thèmes et la danse sans pour autant les rendre kitch, ce que l’on aurait pu craindre sachant que Jean-Paul Gaultier signe les costumes.
Si l'on a pu croire à une époque que la danse moderne pouvait se dispenser de la technique, Angelin Preljocaj rappelle que la danse contemporaine est d’autant plus riche qu’elle adopte la rigueur et la technicité de la danse classique.
En mettant en scène une histoire que nous connaissons tous, Angelin Preljocaj nous permet de nous focaliser sur la danse, les gestes suffisant à la narration.
Débarrassé de la question du sens, le spectateur peut se concentrer sur les émotions que lui procurent la danse.
Et, pour autant que l'on s'abandonne un minimum, il y a de quoi ressentir toute une palette de sentiments: l'amusement, avec les chats-gargouilles de la marâtre, l'émerveillement avec le très bluffant miroir (oh mon joli miroir, dis-moi qui est la plus belle) où la Reine et ses chats font face à leur double parfaitement synchrone, le désir érotique lorsque la jeunesse du royaume se retrouve presque dénudée au bord de l'eau, nimbée d'une magnifique lumière en clair-obscur, l'amour avec le duo de Blanche-Neige et du Prince, un duo pendant lequel on a l'impression que le temps et la gravité sont suspendus (quelle grâce dans les portés !), la peur avec cette forêt sombre et inquiétante où Blanche-Neige est traquée par des tueurs, le sourire avec ces nains incroyables qui se font araignées agiles pour marcher sur les murs de leur mine, l'empathie lorsque Blanche-Neige croque cette pomme qui la plongera dans un sommeil censé être éternel, et la tristesse, bien sûr.
Toute la partie de la mort de Blanche-Neige, qui est l'acmé du ballet, est particulièrement réussie et nous touche infiniment. Quelle surprise lorsque la Reine se transforme, d'un geste, en vieillarde, quelle peine lorsqu'elle enfonce littéralement la pomme dans la bouche de sa belle-fille pour mieux l'empoisonner, quelle beauté tragique dans cette mort et cette résurrection.
L'intervention de la Mort est une splendeur, le solo du prince devant le tombeau de verre est extrêmement émouvant et l'on est encore plus touché lorsqu'il tente de faire danser une Blanche-Neige désespérément inerte. Et l'on ne peut croire sa joie lorsqu'un tendre baiser lui redonne un souffle vacillant de vie.
Plus l'on avance dans le ballet, et plus l'on est touché par la magie de Preljocaj. Ce chorégraphe est un équilibriste de génie qui réussit la prouesse d’évoluer sur un fil sans jamais se louper : il nous passionne avec un conte vu et revu, il présente une danse extrêmement exigeante sans être pour le moins élitiste, il modernise sans vulgariser, il multiplie les effets sans tomber dans l’artifice.
Au point que si l'on devait ne voir qu'un ballet, ce pourrait bien être celui-là.
www.preljocaj.org
www.maccreteil.com
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 07/02/2009