Après le rap avec l’étonnant Hustle & flow, le réalisateur Craig Brewer s’attaque au blues avec un film assez atypique. Anachronique, Black Snake Moan donne rendez vous à un crossroad improbable entre les genres. Du drame rural à Russ Meyer, ce film, à défaut de convaincre, a le mérite de surprendre.
Black Snake Moan fait un constat convenu de l’Amérique : les gens là bas souffrent d’une grande solitude. Ils ont beau être des millions, l’isolement ronge les esprits et les échauffe. Ce discours est assez habituel et clairvoyant mais Craig Brewer le fait avec un certain panache.
Pour décrire la dépression sourde de ses contemporains, il met en scène des personnages très atypiques. D’un coté, il y a Lazarus. Plaqué par sa femme, il en veut à la terre entière et à Dieu. Ancien joueur de blues, il sombre doucement mais sûrement. De l’autre vous avez Rae, érotomane endiablée qui ne se remet pas du départ de son petit ami pour l’armée. Les deux sont des marginaux révoltés et leur rencontre ne peut que se faire dans la douleur.
On dirait le sud ! Le décor du Tennessee va très bien à ce drôle de film. Le réalisateur rend bien compte de la chaleur, de la violence du lieu et son influence sur les personnes. Entre comédie et drame, le film respire la rugosité de la région, au point de dérouter.
Car finalement, la réflexion sur la solitude se fait à travers une trivialité déconcertante. On pense même à Russ Meyer et ses paillardises mammaires des années 70. Il faut saluer la performance très chaude de l’excellente Christina Ricci. Elle compose un personnage de nymphomane paumée finalement poignant. Le diable au corps, elle est décidément l’une des actrices les plus courageuses de sa génération.
En face d’elle, c’est un vrai plaisir de retrouver Samuel L Jackson dans un film ambitieux. Bien entendu, il ne peut pas s’empêcher de clamer des bondieuseries avec des yeux tout ronds. Son personnage de bluesman est réellement attachant. Ses morceaux de bravoure à la guitare sont saisissants. Ils donnent presque le frisson.
Car derrière l’étrangeté du spectacle, il y a l’hommage d’un réalisateur pour la musique du sud, des pauvres et des asociaux. En toute logique, Black Snake Moan (pourtant produit par un grand studio) ne pouvait pas être conformiste. Il est en phase avec ses anti-héros secoués par l’énergie du désespoir. Ce qui rend d’ailleurs un peu faible, la dernière partie du film plus conventionnelle.
Le film est, au final, un peu trop américain pour les européens mais il donne à voir une Amérique que l’on aime bien cacher. La vulgarité masque parfois des sentiments plus nobles et douloureux. Les racines du blues ne sont pas convenables. Black Snake Moan a la bonne idée de ne pas aimer aussi les politesses et les facilités.
Pierre Loosdregt
© Etat-critique.com - 27/05/2007