En 2004, Faithfull ne veut plus dire "confiante et fidèle", mais "triste face à un monde qui se désagrège" (et qui ne s'est pas arrangé depuis). Magnifiquement entourée, la belle Marianne nous distille un poison profond et bouleversant.
Question : Est-ce qu’on peut se sortir indemne d’être une descendante directe du chevalier Léopold von Sacher-Masoch, écrivain autrichien, chantre du plaisir dans la douleur (communément appelé masochisme) ?
a) Sûrement que non, si on se réfère à la première moitié des quarante ans de parcours artistique de Marianne Faithfull, émaillée de tumultes amoureux, de frénésie sexuelle et d’expériences extrêmes, autodestructrices, dont elle s’est miraculeusement sortie vivante. Survivante, peut-on même dire.
b) Sûrement que oui, quand on constate la pêche et l’inspiration de cette jeune et belle grand-mère, la qualité de ses choix musicaux et l’aura dont elle jouit toujours auprès d’un public multi-générationnel.
Icône des années 70, Madame Faithfull est encore aujourd’hui citée comme référence par une myriade d’artistes de premier plan (Beck, Billy Corgan, Etienne Daho…), impressionnée par son immense talent d’interprète. Car c’est là sa force à Marianne : sa voix et l’intensité, la profondeur qu’elle met dans l’expression donnent systématiquement une dimension bouleversante aux chansons qui passent par son larynx noduleux (*). Alchimiste de génie, elle ferait d’un titre de Frédéric François un truc pas possible à vous donner des frissons partout. Alors quand il s’agit de morceaux écrits par ou avec le gratin du rock, depuis quarante ans …
Et ça continue avec cet album dans lequel deux anciens amants maudits, Nick Cave et P.J.Harvey, se partagent la grande majorité des collaborations (en plus du Blur/Gorillaz Damon Albarn sur la splendide et de Jon Brion sur la très émouvante petite valse triste finale, au piano-jouet). Nick Cave, qui a sorti le grand jeu : des ballades mélancoliques imparables, mélodies délicates et ensorcelantes, avec violon pleurant au bruyant , avec saxo grinçant et chœurs fantomatiques. P.J.Harvey qui est venue avec ses musicos à elle et le son dépouillé brut de guitare, omniprésente, en osmose totale avec la grande Marianne qui, comme à son habitude, sublime des chansons pleines de force, de cœur et d’âme. Le tout dans une ambiance pleine du pessimisme ambiant, qui suinte des beaux textes sombres à l’adresse d’un monde en mauvaise passe.Magnifique. Cinq étoiles.
(*) Inconditionnelle de Billie Holiday, son modèle, Marianne Faithfull n’a cependant pas toujours eu ce caractéristique timbre goudronné. On peut notamment entendre la très fraîche et très étonnante voix de rossignol de ses débuts dans une adorable version de Plaisir d’amour, datant de 1965, figurant sur l’excellente compilation The David Whitaker Songbook.