Il y a dix ans, Jorge Amado, un écrivain majeur s'est éteint dans une indifférence générale tout à fait injuste.
Né à Ferradas (Brésil) en 1912 dans une plantation de cacao du sud de l’Etat de Bahia, Jorge Amado sera marqué à vie par la rudesse de cette terre de violence que les planteurs se disputent les armes à la main. Autodidacte, il publie son premier roman, Le Pays du Carnaval, en 1931 alors qu’il n’a que 19 ans, et l’année suivante Cacao qui en fait l’un des écrivains les plus populaires de son pays. Une vie entièrement vouée à l’écriture et aux préoccupations des plus humbles ont fait de Jorge Amado un écrivain couvert de récompenses et traduit en plus de cinquante langues. Parmi ses ouvrages les plus marquants, on citera Tocaia Grande, Yansan des orages, Dona Flor et ses deux Maris et bien sûr Bahia de tous les Saints paru en 1938.
Déjà écrivain de grand renom, mais aussi militant, puis brièvement député communiste, Jorge Amado est, à l'époque où il publie Bahia de tous les Saints, totalement immergé dans la vie politique de son pays. C'est cette dualité (romancier et militant) que l'on retrouve dans ce roman à deux faces.
La plus grande partie du livre nous entraîne dans le Bahia des années 30 où commencent et se terminent les tribulations d'Antonio Balduino, nègre des bidonvilles du morne Châtre-Nègre.
Orphelin élevé par sa tante Louise, Baldo aura l'enfance et la jeunesse à la fois libre et misérable des indigents tenus à l'écart de la grande ville : « Il aidait la vieille Louise à faire le mumgunsa et la bouillie de manioc fermenté qu’elle allait vendre le soir sur le Terreiro. Il lavait le chaudron, il apportait les ustensiles, il savait tout faire sauf râper le coco. Au début les autres enfants se payaient sa tête et l’appelaient le cuisinier, mais du jour où Antonio Balduino ouvrit la tête de Zébédée d’un coup de pierre, ils n’insistèrent pas. Cette fois-là il reçut une volée de sa tante, et il ne parvint pas à comprendre pourquoi. Mais il pardonnait vite à la vieille les rossées qu’elle lui administrait. Du reste, les coups de martinet ne l’attrapaient pas souvent, car il était très leste et il glissait comme un poisson entre les mains de sa tante pour se dérober au fouet. C’était même devenu un divertissement, un exercice dont il sortait souvent vainqueur et tout riant de s’en être tiré, somme toute, à bon compte. Et tout cela n’empêchait pas sa tante Louise de dire : - C’est lui, l’homme de la maison. »
Tour à tour, petit mendiant, chef de bande, inventeur de sambas, boxeur, employé dans les champs de tabac ou lutteur de cirque, Baldo traîne sa vie dans un Brésil qui mêle l'extrême violence sociale et l'amitié indéfectible de quelques laissés pour comptes, ses frères de misère. Or ici, la misère est décrite sans apitoiement mais avec un réalisme cru qui ne laisse aucune place à un quelconque romantisme rétrospectif.
Et puis, l'âge et les responsabilités venant, la cigale devient fourmi et Balduino, devenu docker se trouve entraîné dans une grève dure qui s'étend et paralyse rapidement l'ensemble de la ville (électricité, tramway, boulangeries...).
"L’homme au pardessus s’est levé au milieu du bar. Il interpelle un ouvrier :
- Pourquoi faites-vous la grève ?
- Pour améliorer les salaires.
- Mais de quoi avez-vous besoin ?
- Ben, d’argent…
- Vous voulez donc être riches vous aussi ?
L’ouvrier ne sait que répondre. À vrai dire il n’a jamais pensé être riche. Ce qu’il voudrait c’est un peu d’argent pour que sa femme ne réclame plus tant, pour payer le médecin, pour acheter un autre habit que celui qu’il porte et qui est usé jusqu’à la corde."
Le roman de la liberté se transforme alors en roman de la lutte des classes et de l'éveil de Baldo à la politique. Et l’on ne peut s’empêcher de mettre en parallèle la déchéance de Lindinalva, fille de grand bourgeois (et amour impossible et platonique d’Antonio), tombée dans la déchéance puis dans la misère et le degré le plus sordide de la prostitution, avec le prolétariat Bahianais humilié, affamé qui découvre la grève et son pouvoir collectif face à la toute puissance supposée des maîtres de la ville.
Un grand roman qui nous fait découvrir l’univers de Jorge Amado et laisse entrevoir ce que seront ses grands romans à venir, ceux dans lesquels d’autres Antonio Balduino nous feront rencontrer et comprendre le Brésil rural et le Brésil des petites gens, tellement étrangers aux clichés cariocas des voyages.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 31/03/2011