S’il doit n’en rester qu’un, ce sera Tom Waits. Inoxydable, inchangé, il réunit sa bande de copains et offre une épatante tournée générale avec Bad As Me, album intense et toujours aussi déjanté.
Après tout, que Tom Waits continue à enregistrer d’excellents disques à 62 ans n’a rien de surprenant : il a toujours fait plus que son âge avec cet organe vocal qui semble être passé plusieurs fois par erreur dans la machine à laver, avec sa fascination pour la vieille Amérique et les musiques oubliées. Il déclarait d’ailleurs dans une interview que déjà tout gosse, il voulait être un ancien car ils ont toujours des tas de choses à raconter et ils ont toujours les meilleures fringues. Roi du recyclage, il n’a aucun souci à passer le cap du temps. Et ça se vérifie comme il faut sur ce "Bad As Me", album effectivement super baaaaaad, comme disent les Noirs Américains, rois du contre emploi verbal.
Album d’un retour aux sources, celles du rockabilly, du blues et du jazz qui ont toujours constitué le fonds principal de son immense bibliothèque musicale. Avec les amis et compères de toujours, sa femme Kathleen Brennan, qui cosigne ses chansons depuis 30 ans, le guitariste Marc Ribot, aussi à l’aise dans la musique contemporaine que dans le plus graisseux des blues, son fils Casey de plus en plus présent à la batterie, et, sporadiquement, le compagnon de beuveries Keith Richards, qui est toujours présent sur ses meilleurs albums ("Rain Dogs", "Bone Machine"), sans oublier l’harmoniciste Charlie Musselwhite et Daniel Hidalgo de Los Lobos qui ont rejoint le train en marche.
Avec tout ce beau monde, Waits nous offre 13 (ou 16 si vous optez pour la version Deluxe) petites perles de chansons, plutôt courtes, mais toutes chargées d’une intensité incroyable. On démarre sur les chapeaux de roue avec les cuivres pétaradants de Chicago puis c’est l’hypnotique Raised Right Men, où Tom joue des tablas et invite Flea des Red Hot Chili Peppers à la basse. C’est parti pour l’habituel défilé des personnages de laissés pour compte, ces « chiens de pluie » qui ont perdu leur chemin, galeries de trognes et de noms improbables, de lieux bizarres comme une morgue où les macchab’ tapent la causette, d’employés de péages d’autoroutes, de prostituées en cavale ou de camionneurs sur le retour qui fêtent le Nouvel An. Et puis il y a les ballades, comme des roses dans le fumier, toujours des morceaux de choix chez Tom Waits, qui est, est-il nécessaire de le préciser, un grand romantique. Pas son pareil pour parler d’amour, comme dans Kiss Me, ballade jazzy qui rappelle Blue Valentine (1977), où un homme demande à sa femme de l’embrasser « comme une étrangère ».
Toute la seconde partie de l’album, à partir du morceau-titre, est tout simplement énorme, encore plus intense. Satisfied , enregistrée avec Keith Richards, est un rock bien saignant comme au meilleur de "Rain Dogs", et un clin d’œil au standard des Rolling Stones (« I Said I Will Have Satisfaction »). Les deux compères remettent le couvert sur la ballade Last Leaf , puis vient Hell Broke Luce , sorte de Born in the USA en enfer, évocation cauchemardesque et cacophonique de la guerre par un vétéran (« Now I’m home and I’m blind and I’m broke »). Tom Waits parle rarement politique, mais quand il le fait il appuie toujours où ça fait mal (voir l’inédit Road To Peace sur l’album "Orphans"). Heureusement il termine par New Year’s Eve , magnifique ballade nostalgique comme lui seul en a le secret, qui reprend l’air d’Auld Lang Syne, ou si vous préférez « Ce n’est qu’un au revoir ». A noter que les trois bonus tracks de la version Deluxe sont tout à fait au niveau du reste.
Tom Waits continue donc son chemin, il n’a plus rien à prouver mais chaque disque qu’il sort est comme une invitation à tous les voyages qu’il a fait dans sa carrière. Car c’est bien de voyage, de liberté, du refus de se laisser enfermer dont parlent avant tout ces chansons.
« I’m the last leaf on the tree, the autumn took the rest but they won’t take me », chante-t-il avec son pote Keith Richards, une formule qui pourrait parfaitement résumer chacun des deux oiseaux.
"Bad As Me" ferait un excellent ultime album de Tom Waits, mais je vous fiche mon billet qu’il en a encore beaucoup derrière la carafe.