Bonheur celtique !
Si ce sont des objets, ces objets sont superbes. Leur beauté fascine, suprêmement troublante. Objets inanimés avez-vous donc une âme ? Sans aucun doute ! Leur âme est toute proche, elle va les investir bientôt d'un simple toucher sûr et délicat.
Ce sont deux harpes, semblables et, ô combien, différentes, des harpes d'avant-poste, celtiques toutes deux, à la proue d'un vaisseau amarré au Bataclan. Nous étions, le 19 novembre dernier, venus embarquer là, voguer sur la mer émeraude qui relie les peuples plus qu'elle ne les sépare. C'est ainsi qu'Alan Stivell nous a enveloppé dans les spirales infinies de sa musique ample et vigoureuse, comme sa voix, inaltérée malgré le Temps, est, à la fois, tendre et émouvante. Très anciennes, et plus que modernes, les mélodies surprennent nos oreilles trop disciplinées avant de les séduire par un charme sauvage, brutal et câlin. Toujours ce mélange âpre et doux de la langue bretonne et de sa musique sortie des eaux contradictoires des temps mélés.
Les harpes symbolisent parfaitement la sensibilité Stivellienne: marcher sur ses deux jambes, audace de l'équilibre entre Tradition et Novation; une harpe aux fils de nylon, sculptée dans le bois, indispensable à l'évocation des chants immémoriaux aux paroles étranges, dont le sens filtre à travers l'intonation du chanteur, l'expressionnisme de l'interprétation, les volutes mélodiques; et l'autre harpe, d'une absolue élégance, finement ciselée dans la lumière elle-même, aux cordes stellaires qui font l'étoffe de l'Univers.Stivell signifie source, ne l'oublions pas. Mais la source est devenue torrent tumultueux, rivière d'argent au Huelgoat, large et puissant fleuve à l'assaut des marées, mer et océan confondus, reflets sur le miroir qu'il nous tend.
Passent les âges, reviennent les âges, éternel retour qui signifie le grand Oui à la Vie. Il n'y a pas d'Enfer à craindre pour un Celte, il y a le monde qui est là où nous voulons vivre et celui des morts n'est pas redoutable, il s'appelle Tir Na Nog, Avallon, la Terre de l'éternelle jeunesse, l'île des pommes d'où reviendra Arthur, après la Nuit...Chez les Celtes, le barde est Druide, c'est dire son importance. Il savait tout chanter sur les trois modes de la joie, de la tristesse, du sommeil.
L'autre soir, au Bataclan, Stivell oublia, cependant, définitivement de nous ensommeiller. Accompagné d'un groupe vigoureux de musiciens tous excellents, dont un remarquable violoniste, Stivell nous régala d'andros, gigues, gwerz, plinns, compositions tirées de son premier disque enregistré il y a quarante ans déjà, et de son dernier opus "Emerald" dont le "Britanny" ovationné, sera donné deux fois. Entre les deux, de nombreux morceaux glanés ici et là, au travers d'une oeuvre riche, notamment un magnifique "Brian Boru", hymne guerrier et appel à la paix, étonnant? Pas tant que ça, réflechissez-y.
Musicien, compositeur et chanteur d'une extrême rareté, Alan Stivell est le seul à porter la vitalité de cette musique si particulière, avec autant d'ardeur que d'inventivité, au plus haut de ses possibilités.Tout ceci, sans a priori, opportunisme ou cynisme, et sans, non plus, fausse modestie. Sa musique est profondément populaire, même lorsque sa complexité pourrait la rendre difficile, Stivell la transcende en nous élevant vers elle avec une désarmante simplicité. Simplicité du talent.
Bonheur. Bonheur à vous !
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 18/12/2009