Artifact comme artifice où, sur scène, tout paraît sinon artificiel du moins glacial. William Forsythe semble prendre un malin plaisir à bousculer les amateurs de ballet classique.
En 2008 l’opéra Bastille avait associé William Forsythe à deux autres grands maîtres de la danse - Rudolf Noureev et George Balanchine - pour un tableau quasi historique du plus académique au plus extrême de la danse classique. La partie moderne extraite de son Artifact Suite avait interpellé le public et c’est une salle comble qui l’attendait à Chaillot pour Artifact, avec le Ballet de Flandre.
Danseur classique de formation, on sent son immense connaissance -notamment intellectuelle- du ballet classique, sa syntaxe, ses corps autant exaltés que disciplinés, mais aussi les représentations politiques qui peuvent en être sous jacentes. Mais c’est sans aucun doute pour mieux réformer le classicisme qu’il s’en est inspiré. Dans cet Artifact crée en 1984, pièce manifeste, son originalité est avérée : une géométrie dans l’espace, un corps de ballet très structuré, déployé comme une garnison militaire ou simplement une foule d'anonymes domestiqués, mêlant danse, théâtre et musique.
Assister à Artifact, c’est assister à une démonstration de maîtrise gestuelle impressionnante mais donnant parfois l’impression d’être à sa répétition (sobriété des costumes, absence de décor dans la première partie, interférence de sons insupportables). Danseuses sur pointes, pas de deux ou arabesques, Forsythe détourne tous les standards du classicisme avec provocation. De bout en bout, une sorte de maîtresse de ballet donne des consignes aux danseurs qui les exécutent comme des agitations saccadées compulsives (levez les bras, baissez-les, avancez...). La répétition procure un effet visuel saisissant dans les formes humaines naissantes. La lumière occupe quant à elle une place prépondérante, William Forsythe joue à merveille avec le clair-obscur et les ombres, ses danseurs devenant ainsi parfois comme des ombres chinoises en perspective. Plus d’une trentaine de danseurs et danseuses sur le plateau se mouvant tantôt au rythme de Bach, tantôt en rythmant eux-mêmes de claquements de mains leur arrivée. Deux couples de solistes donnent à voir des portés jamais vus, sautillants, on les croirait montés sur ressort ! A noter la performance stupéfiante de perfection d’Aki Saito...
Un vieil homme, et une vieille femme, sont mis au premier plan, habituellement relayé aux coulisses pour ne laisser le devant de la scène qu’à la jeunesse. Concept audacieux mais qui n’est pas à leur avantage… dès qu’ils parlent, enfin crient, on a tendance à être horripilés « you think you thought what you see…, step inside, step inside » Pourquoi ??
On comprend alors que William Forsythe puisse être considéré comme un maître révolutionnaire dans l’univers de la danse contemporaine. C'est la mise en pièces d'un mythe : absence d’histoire, de poésie, de grâce. On n’a jamais autant déploré l’utilisation intempestive des levés/descentes de rideau de scène. La danse de William Forsythe fait entrer dans un univers qu’on dirait aseptisé. On sombre dans une théâtralité obscure, froide, quasi médicale. L’exploration des possibilités du corps en mouvement inquiète, donnant le sentiment d’observer des pantins. Comme disait le leaflet de Chaillot : Le génie de Forsythe : « être expert dans l’art de déjouer nos attentes ».
http://www.theatre-chaillot.fr/
Estelle Grenon
© Etat-critique.com - 08/12/2011